Monsieur le Rédacteur-en-Chef,
Vous consacrez une partie de votre numéro 3471 à la guerre d'Algérie, comme la télévision
ce soir, avec deux témoignages, celui d'Alain Vircondelet et celui de Jean-Claude Guilllebaud
que j'ai lus, l'un et l'autre, avec beaucoup d'intérêt. Permettez moi d'évoquer ici ma propre
expérience, celle d'un jeune Saint-Cyrien de 21 ans, arrivé en Algérie le premier décembre
1956, avec 350 de ses camarades de promotion dont une cinquantaine ne revinrent pas,
rentré d'Algérie quelques jours avant le cessez-le-feu, pour lequel la « déchirure » reste vive,
même s'il n'est pas habituel d'en faire état.
J'ai fait cette guerre, je le dis, sans états d'âme, convaincus que nous étions de l'importance
de notre mission. Nous étions entrés « à l'Ecole » au lendemain de la défaite de Dien Bien
Phu qui nous avait profondément marqués. Nos instructeurs revenaient presque tous
d'Indochine. Nous étions profondément imprégnés de la mission qui nous était donnée. On
nous avait tant dit que la « route de Moscou à Paris passait par Pékin et Alger » qu'il n'y
avait pas d'hésitation possible sur la conduite à tenir. Nous devions garder l'Algérie française
sans bien comprendre que cette guerre s'inscrivait pourtant dans un vaste mouvement
d'émancipation des peuples colonisés, surtout lorsqu'ils avaient largement contribué à la
victoire de 1945. Nous n' étions pas prêts à entendre pareil discours.
Aussi, grande fut la déchirure lorsque, quelques années plus tard, la réalité finit par
s'imposer aux prix de drames effroyables auxquels nous participions très directement, sans
que le commandement ne pense un seul instant aux problèmes de conscience que cela
pouvait nous poser. A cet égard, les aumôniers militaires ne nous furent pas d'un grand
secours. Nous réalisions chaque jour davantage, mais pas nécessairement très vite, tant la
situation était complexe, qu'un changement allait se produire sans bien savoir ce qu'il
pourrait être.
.J'avais appris à aimer ce pays et ses habitants, musulmans et petits colons, à respecter et
même à apprécier l'Islam, avec le regard d'un chrétien certes, à commencer à comprendre la
culture d'un peuple dont, au fond, nous ignorions à peu près tout jusqu'à ce que survienne
cette guerre stupide. Nous ignorions tout de l'histoire de ce pays, notamment tout des
propositions de Fehrat Abbas, dès les années 30, pour faire évoluer l'Algérie. Personne ne
nous en avait jamais parlé comme nous ignorions, beaucoup plus tard, le «loi cadre Defferre
pour la réorganisation des « colonies africaines », et, en 1957, sa version algérienne
« sabotée » par les responsables d'Alger, et dont l'annonce a sans doute, à notre insu,
provoqué les événements de mai 1958.
J'étais, et je n'étais pas le seul, écartelé entre l'évidence d'un abandon inévitable d'un pays
et d'un peuple qui m'inspirait beaucoup d'affection et les contraintes de mon statut que je
n'envisageait pas de trahir. Mais je ne pouvais pas, et ne peut toujours pas, m'empêcher de
penser que les responsables politiques et militaires du moment, y compris et surtout peutêtre
ceux qui ont empêché la mise en place de la « loi Cadre », ont lourdement manqué de
discernement. Mais je ne veux pas entrer ici dans un procès.
Aujourd'hui, la « Déchirure » n'a pas été réparée. Elle m'aura marqué pour les cinquante
années qui suivirent de façon déterminante. Si je l'évoque aujourd'hui, c'est pour exprimer
un souhait. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la France et l'Allemagne ont su se
réconcilier, retrouvant la paix, sans rien oublier. La France et l'Algérie n'ont pas su réaliser le
même exploit. Il est tard, certes, mais il n'est jamais trop tard. Pour moi, la réconciliation est
une nécessité pour que la « déchirure » soit réparée . Je suis certain que nos relations avec
le monde musulman en seront profondément transformées. Pourquoi pas, si nous le
voulons vraiment, mais qui le veut ?