AFGHANISTAN, UNE GUERRE DEJA PERDUE...RPC 44

Publié le par liger


Au moment où l'Empereur engage, chaque jour davantage, la France dans le conflit afghan, pour faire plaisir à son ami Bush, il me paraissait impossible, Saint-Cyrien de formation, de ne pas réagir. On dit que certains des responsables actuels de la Défense Nationale ne sont pas très heureux de cette nouvelle avanture. On peut comprendre qu'ils ne s'expriment pas publiquement, devoir de réserve ,dira-t-on. On s'étonne davantage du grand silence de ceux qui ont passé des années en Algérie. N'ont-ils pas, comme moi, l'impression de voir le film repasser, sans modification ? Il est vrai que, du temps de la guerre d'Algérie, l'Armée française était une Armée de conscription, ce qui obligeait les responsables à s'exprimer devant  le pays. Aujourd'hu, nous n'avons plus qu'une Armée de métier, une petite Armée, que le pouvoir utilise  sans avoir à s'exprimer devant la Nation. Une discussion sans intérêt, de quelques heures,de la représentation nationale a suffi pour que s'exprime la majorité UMP.
                                     A quoi servent les lecons de l'histoire ?


On peut s'opposer à la la guerre d'Afghanistan, pour plusieurs raison. Les premieres concernent les motifs du conflit, les autres sur la méthode choisie, celle d'une guerre qui ressemble fort à d'autres guerres, souvent perdues, et d'abord à la guerre d'Algérie à laquelle j'ai personnellement,comme officierde l'Armée de terre, participé pendant quatre ans. Plusieurs millions de français, aujourd'hui retraités pour la plupart, y ont aussi participé. C'est à leur intention, et plus spécialement à l'attention de mes camarades officiers, Saint-Cyriens comme moi ou non, que je voudrais m'adresser pour réveiller quelques souvenirs que l'on devrait aujourd'hui méditer.

Dans les premiers temps de la guerre d'Algérie, on ne parlait pas encore de fellaghas mais de terroristes, terme qu'on reprit largement pour évoquer la guerilla urbaine et, notamment, la bataille d'Alger. On devait d'ailleurs traiter de la même façon Khadafi, terroriste reconnu avant d'être reçu à Paris avec les honneurs dus à un chef d'Etat, aujourd'hui, incontesté. Faut-il rappeler qu'on avait, durant la seconde guerre mondiale, traité de terroristes, les résistants? Le terrorisme existe, c'est un fait Il est d'abord l'arme des faibles contre les forts, des pauvres contre les riches. Il permet de tenir tête à un adversaire, souvent considéré comme un envahisseur, nombreux et mieux armé.

Dans les pays musulmans, à l'exception des Emirats peut-être, le terrorisme s'est souvent installé sur un fond d'antiaméricanisme violent que les guerres d'Irak et d'Afghanistan exacerbent. J'ai fait de nombreux dans les pays du Moyen Orient et du Maghreb, Yémen, Egypte, Iran, Tunisie, Algérie, Palestine...On me demandait souvent comment se faire accepter de leurs habitants, je répondais depuis longtemps : Faites d'abord ce qu'il faut pour qu'on ne vous prenne pas pour des américains, tant les américains y sont mal considérés. N'engagez jamais les premiers contacts en utilisant en anglais. Faites vous d'abord reconnaître comme français. Vous pourrez ensuite revenir à l'anglais. Mais nous n'étions pas encore en Afghanistan !

Mon propos n'est pas ici d'analyser les causes de ce qu'on appelle terrorisme, d'autres l'ont fait. Il est plutôt de s'interroger sur les moyens et méthodes mis en oeuvre par l'OTAN et les USA pour, dit-on, gagner cette guerre. Mon expérience me conduit à les considérer comme inadaptés et , probablement, inadaptables. Pourquoi, dès lors, entretenir un conflit que l'on n'a peu ou pas de chances de gagner ? Cette guerre n'est pas gagnable. , qu'il s'agisse de mettre un terme au terrorisme d'Al Quaida ou d'empêcher les talibans de reprendre (ou garder) le contrôle de la population afghane. Mettre fin au terrorisme ne relève pas de la guerre menée en Afghanistan. La nébuleuse Al Quaida, si l'expression veut dire encore quelque chose, s'appuie sans doute plus sur les grandes agglomérations comme Karachi que sur les montagnes afghanes. L'organisation du terrorisme est une organisation diffuse. La perte du réduit afghan ne la réduirait pas. Si les causes profondes du terrorisme subsistent, son organisation s'adaptera. Chacun sait que les « terroristes » qui ont attaqué « les tours jumelles » et le métro de Londres étaient des musulmans installés en Amérique ou en Angleterre depuis longtemps, comme sont allemands les terroristes potentiels que la police allemande vient d'arrêter. Le second objectif, empêcher les talibans d'imposer à nouveau la Charia comme fondement de la future société afghane, parait tout aussi irréaliste. La Charia est déjà la règle quasiment constitutionnelle. On peut le regretter en pensant notamment à la situation des femmes afghanes mais c'est déjà une situation de droit. Il y a peu de chance d'un retour rapide sur ce point. Un rapport récent des services de renseignements américain (Reuter le 8 octobre 2008) affiche, lui aussi, le même pessimisme quant au résultat final.

Pour limiter les conséquences d'une issue qui ne sera, de toutes façons, victorieuse, les combats doivent cesser rapidement. le gouvernement afghan et les occidentaux devraient entrer dans un processus de négoociation et de partenariat avec toutes les parties en cause, avant que les bombardements et exactions diverses subis par la population ne la pousse toute entière dans les bras des talibans. Dans les dernières années de la guerre d'Algérie, les bandes armées n'occupaient plus le terrain de façon significative mais la quasi-totalité de la population algérienne s'était ralliée au FLN. Les accords d'Evian ne purent, finalement, que prendre acte de cette évolution.

Reste que, même si les deux objectifs qui viennent d'être examinés étaient acceptables, encore faudrait-il démontrer que la guerre, telle qu'elle est conduite, soit techniquement gagnable. Difficile de se prononcer de façon péremptoire sur une question de cet ordre. Voici néanmoins quelques éléments de réflexion. L'Afghanistan a une surface de 540 000 km2 environ dont 90% sont montagneux, avec près de 100 sommets dépassant l'altitude de 6000 mètres. La population est de l'ordre de 25 000 000 habitants. L'Algérie était quatre fois plus vaste que l'Afghanistan mais le territoire concerné par les opérations militaires excluait, de fait, le Sahara, la plus grande partie du territoire. L'Afghanistan, dont le territoire est à 80% montagneux, compte une centaine de sommets dépassant 6000 mètres d'altitude. Autant dire que la géographie ne favorise pas la manoeuvre d'une armée moderne. Les talibans y trouveront des conditions optimales. L'armée russe en a fait la dure expérience.

L'Algérie comptait comptait moins de 10 000 000 d'habitants au moment de la guerre d'indépendance. La France a dû y engager un effectif de l'ordre de 400 000 à 500 000 hommes, non comprises les unités constituées sur place (harkis). Avec ces moyens, les bandes organisées, les "katiba" correspondant à peu près à une compagnie d'infanterie, ont pu être assez largement détruites. Mais la guerre a été perdue. Les effectifs occidentaux en Afghanistan sont, nous dit-on, de l'ordre de 70 000 hommes ! Ceux que les russes avaient engagés étaient au moins deux fois supérieurs. Que va-t-il se passer ? L'OTAN et les américains de l'opération Freedom, dont nous sommes les supplétifs, considèrent qu'ils manquent de moyens. Français et allemands augmentent déjà leurs effectifs et cela ne suffira pas. Le risque d'escalade est grand. On les renforcera encore sans avoir, pour autant, la moindre garantie de succès. Pendant combien d'années encore devra-t-on rester en Afghanistan ?

Les média fixent l'attention du public sur les « forces spéciales » réputées plus efficaces. L'Armée française avait inventé les « commandos de chasse ». J'en ai commandé un pendant deux ans. Nous avions aussi deux divisions parachutistes sur le sol algériens. Nous avions recruté et formé de nombreux supplétifs (80% de mes propres effectifs). Nous disposions d'un soutien aérien considérable. Et pourtant, nous avons perdu. Certains responsables « bien informés » du Parti Socialiste, et je pense notamment à Moscovici, plaident le maintien de la France en Afghanistan pour des missions prioritaires de paix, de développement et non de combat. Nous avons connu ce discours bien intentionné mais fort éloigné des réalités d'une guerre de partisans conduites par une population qui veut d'abord rester maîtresse chez elle (et cela n'a rien à voir avec Al Quaida). Nous avions conçu le Plan de Constantine qui organisait le développement économique. Ce fut un mirage. Nous avions inventé les Section Administratives Spéciales, censées redonner une administration correcte aux régions retirées du "bled". Elles ne changèrent pas le cours de la guerre.

Lorsque on entend, dans les média, nos responsables politiques ou les journalistes de guerre évoquer l'Afghanistan, les français qui ont vécu la guerre d'Algérie ont l'impression de revivre une histoire déjà connue, qui se solda par un échec, militaire, humain et politique. On connaîtra probablement un nouvel échec. Les militaires savent que l'on ne doit engager que les batailles que l'on peut gagner. Sinon, négocier. Le président Hamid Karzai, bien placé pour évaluer les chances de succés, vient d'annoncer, le 30 septembre dernier, qu'il a demandé à l'Arabie Saoudite d'engager une médiation entre lui-même et les "terroristes", auquel cas la poursuite de la guerre deviendrait inutile. Al Quaida est, pour une bonne part, née en Arabie Saoudite. Qui mieux qu'elle pourrait arrêter le conflit d'Afghanistan ? Le 9 octobre, le New York Time publie une synthèse de 16 agences de renseignement à propos de la situation en Afghanistan: On peut lire, "Il est bien probable que le gouvernement Afghan ne soit en mesure de contrer les résurgences des talibans..."  . Plus loin le rapport évoque l'éffondrement du pouvoir central accéléré par la corruption au sein du gouvernement et l'effet déstabilisateur du boom du commerce de l'héroïne.

"Tout cela parait clair. Pourtant, nos responsables persévèrent dans ce qui ne peut à nouveau déboucher que sur un échec. Pourquoi ? L'amnésie n'explique pas tout. On pressent que peut-être les objectifs de cette guerre ne sont pas ceux que l'on vient d'évoquer, qu'ils sont d'ordre plutôt économique et géo-politique, qu'ils n'ont rien à voir avec Al Quaida ou la protection des populations afghanes. On sait qu'il existe des projets de pipeline à travers le territoire afghan, un projet américain contre un projet intégrant l'Iran. On sait que le Président Hamid karzai fut un cadre de l'UNOCAL, société pétrolière Texane concernée par la construction de ce pipe. On sait que les USA s'emploient de longue date à contenir la Chine et la Russie en construisant des ceintures de sécurité autours de leurs territoires. N'a -t-on pas là des objectifs de guerre plus concrets. Et si Al QUAIDA n'était qu'un alibi ?

A ce stade, on ne peut dire que nos craintes. OBAMA veut quitter l'Irak pour faire effort sur l'Afghanistan. L'Irak passera sous pouvoir Chiite à peu près sûrement. Déjà l'Iran, au grand jour, aide la reconstruction des provinces chiites du sud de l'Irak. Les USA ne protestent pas. La guerre d'Afghanistan se terminera et les talibans reprendront la direction du pays. On ne peut pas s'en réjouir mais on ne peut plus s'y opposer par les armes. Au Pakistan, les américains jouent sans doute leurs dernières cartes en s'arrogeant le droit d'intervenir directement. Ils n'en font plus mystère. Leurs initiatives, qui se heurtent déjà à une résistance armée de la part des tribus patchounes et, de temps à autre, de l'Armée pakistanaise elle-même, pourraient bien conduire à la prise du pouvoir par les islamistes. De proche en proche, en acceptant d'aider les américains à mener une guerre déraisonnable, nous prenons le risque d'une co-responsabilité dans une affaire qui pourrait, à la limite, donner à Al Quaida la disposition de moyens nucléaires. Qui saura prendre les mesures qu'en leur temps Mendès France et De Gaulle ont eu le courage de prendre pour mettre fin aux guerres d'Indochine et d'Algérie, pour décoloniser, à temps, le Maroc et la Tunisie ? Les socialistes français auront-ils l'intelligence et le courage d'amorcer une telle démarche ?

 

 

 

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