RPC33 Questions à Madame Royal

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DEBAT

REPERES POUR COMPRENDRE L’ECONOMIE CONTEMPORAINE

Envoi 33 – décembre 2006

SUITE A RPC 32, QUESTIONS A MADAME ROYAL.


RPC 32 présentait une analyse, d’ailleurs incomplète, du contenu du Projet Socialiste en matière d’économie, domaine indissociable de la construction européenne et de la mondialisation, au point de rendre sans objet sans doute une réflexion limitée aux frontières nationales. Des propositions ponctuelles concernant les salaires par exemple, dans une telle perspective, sont extrêmement fragiles si l’on ne progresse pas en même temps sur la question de l’harmonisation des législations sociales et sur celle de la nécessaire régulation des flux financiers « à court terme » dont les caprices destructeurs ne sont pas aujourd’hui contrôlés. Mais ce n’est pas facile à expliquer, bien que les personnes concernées, les salariés menacés par des délocalisations par exemple, soient sans doute très capables de sentir la réalité des choses.

Depuis la diffusion de RPC 32, le Parti Socialiste a désigné sa candidate à l’élection présidentielle, Ségolène Royal. On peut avoir sur cette désignation des points de vue variables. Reste que la décision est prise et que la loi électorale ne laisse qu’une possibilités pour éviter que Le Pen ou Sarkozy ne parvienne à la Présidence de la République, la soutenir. Pour autant, le débat n’est pas clos. Le moment est venu de demander à la candidate comment elle envisage de mettre en œuvre le Projet Socialiste, projet, nous l’avons constaté, qui ne relève ni d’une approche libérale, tant la collectivité y est présente, ni d’une approche néo-marxiste comme c’était le cas du Programme commun de gouvernement en 1981.

Bien entendu, nous comprenons bien qu’une campagne électorale n’est pas construite comme un cours d’économie, fut-elle politique. Nous n’attendons évidemment pas une réponse en deux pages dans les plus brefs délais mais nous pensons néanmoins nécessaire de poser les questions qui suivent, sachant que la candidate sera bien conduite à y répondre, au moins partiellement, dans les semaines à venir.

La candidate paraît ne considérer pas que le Parti Socialiste soit « l’avant-garde éclairée de la classe ouvrière », ou des classes populaires, idée chère aux marxistes que l’on reconnaît encore dans les propos de tel responsable de l’extrême gauche, dans ou hors le PS ( se reporter à certaine déclaration faite à Montpellier, à l’occasion de la rencontre des « anti-libéraux »). La candidate souhaite porter la volonté d’une base, dont nous sommes, qu’elle invite à s’exprimer. C’est intéressant, certes, mais la dite base a aussi des questions à lui poser. Nous lui en posons quelques unes, en lui adressant la lettre qui suit, via internet (contact@desirsdavenir.com).

Cette lettre reprend les réactions enregistrées après la diffusion de RPC 32. Nous avons illustré nos questions par des citations tirées du livre de Joseph Stiglitz intitulé « UN AUTRE MONDE, contre le fanatisme du marché » édité chez Fayard en 2006. Joseph Stiglitz est un économiste américain, qui fut Président du Comité des Conseillers économiques de Bill CLINTON, puis Vice-Président de la Banque Mondiale de 1997 à 2000. Il obtint le Prix Nobel d’Economie en 2001. Il explique clairement ce que beaucoup d’entre nous pensent.


En préambule à notre lettre, cet extrait de l’ouvrage que l’on vient de citer, page 112, qui se passe de commentaires, et qui illustre ce que nous pensons de la mondialisation telle que la gère, aujourd’hui, l’OMC, sous la conduite de Pascal Lamy :

« Les politiques et les économistes qui promettent que la libéralisation du commerce va améliorer le sort de tous sont des imposteurs. La théorie économique( comme l’expérience historique) indique le contraire : même s’il est possible que la libéralisation des échanges améliore globalement la situation d’un pays, elle aggravera celle de certaines catégories de sa population. Et la théorie suggère que, du moins dans les pays industriels avancés, ce sont les travailleurs du bas de l’échelle - les non qualifiés- qui souffriront le plus ».

Qu’en pensez-vous ? Poursuivons,….


Madame la Candidate du Parti Socialiste à l’élection présidentielle de 2007,



Je suis de ceux qui considèrent que vous êtes sans doute la seule qui puissiez devancer Le Pen et Sarkozy. Mais rien n’est joué. Vous devez encore renforcer nos convictions sur des points peu abordés , à ce jour. Vous dites écouter les français, ce dont je ne doute pas, mais je ne crois pas que cette écoute, qui devra durer au delà d’un éventuel succès, suffise. Nous avons besoin de trouver dans vos prises de position des réponses à nos questions. Nous avons besoin de perspectives qui dépassent les préoccupations quotidiennes, pour essentiel que soit le quotidien. Que votre futur Premier Ministre traite du SMIC, de la négociation sociale et des délocalisations, c’est indispensable. Nous attendons des candidats à la Présidence de la République qu’ils nous ouvrent des perspectives à moyen et long terme, pour la France, l’Europe et la mondialisation.

Le Parti Socialiste, auquel je n’appartiens pas, vous a choisie pour être sa candidate. Vous vous êtes engagée à mettre en œuvre le « Projet Socialiste pour la France » diffusé au mois de juin 2006. Dans une précédente fiche, nous avons présenté à nos correspondants une analyse succincte des intentions énoncées par ce Projet dans le domaine de l’économie. On y trouve quelques principes fondamentaux et un assortiments de propositions concrètes de poids très variable qui traduit sans doute la diversité des points de vue exprimés au cours du travail de préparation. C’était inévitable mais cela ne suffit pas.

1 - L’analyse du projet conduisait à plusieurs conclusions : Il s’inscrit, dès les premiers paragraphes, dans le cadre de ce que les économistes appellent « la régulation », ni libérale, ni marxiste (Il n’est plus question de collectiviser les moyens de production comme en 19981), avec toutes les difficultés inhérentes à une approche ternaire, considérée comme inacceptable par l’extrême gauche. Le projet s’inscrit assez peu dans le cadre européen et n’aborde la mondialisation que pour rejeter la mondialisation financière et critiquer les paradis fiscaux. Le lien direct qui relie mondialisation, Europe et situation à l’intérieur de nos frontières nationales y tient peu de place. C’est particulièrement net lorsque sont évoqués les problèmes de l’énergie et du développement durable.

D’entrée de jeu, les rédacteurs du projet affirment vouloir s’appuyer sur « la puissance publique, l’Etat, les collectivités locales, mais aussi davantage sur les citoyens, les forces sociales, pour réguler le capitalisme, cantonner le marché à la sphère économique (formule ambiguë), redistribuer les richesses, préserver les équilibres écologiques, en un mot transformer la société ». A ce stade, tout est dit. Ce seul paragraphe eut suffi ou presque pour ce qui concerne l’économie et ses relations (de subordination) avec le politique. Josph Stiglitz qualifie une telle orientation de néo-keynésienne, en tout cas, ni marxiste ni libérale : Démarche de « Développement solidaire (P.5 du projet) et non la rupture libérale voulue par Sarkozy, conseillé par Michel Candessus (cf. son rapport à Sarkozy, le « Sursaut », qui fait écho aux propos du « déclinologue » français, Nicolas Baverez.

Bien entendu, Madame, nous comprenons qu’au début d’une campagne qui sera sans doute difficile, vous évitiez de mettre en avant des positions qui paraîtraient trop intellectuelles, trop idéologiques et provoqueraient peut-etre des sourires sceptiques. Vous dites vouloir vous mettre à l’écoute des français. Dont acte. Mais ce n’est pas suffisant. Nous pouvons pensez que du fait de votre formation, de votre expérience, de votre Parti, vous avez déjà, sur beaucoup de grands problèmes, des positions éprouvées. C’est en tout cas, ce que nous souhaiterions.

La régulation de l’économique par le politique est certainement la voie de l’avenir, mais c’est une voie très large où circulent les suédois comme les chinois, et, pour une grande part encore, nos propres pays d’Europe, avec nos système se Sécurité Sociale fonctionnant par répartition et notre Code du Travail. Nous ne savons pas comment vous vous situez exactement dans ce débat. Courrons-nous le risque d’une dérive néo-libérale, sous couvert de l’action publique, qui nous ramène à la situation que préconisait le projet de Constitution pour l’Europe ?

Pour essayer de comprendre, de façon concrète, comment l’Etat peut et doit intervenir en économie régulée, nous nous référons à nouveau à un texte de Josph Stiglitz, tiré du même ouvrage, page 69,…

« Tous ces pays (Japon, Chine, Singapour…)croyaient fermement en l’importance des marchés, mais ils avaient compris que ceux-ci devaient être créés et gouvernés, et que les entreprises privées ne faisaient peut-être pas toujours le nécessaire. Si les banques privées ne fondent pas de filiales dans les zones rurales pour collecter l’épargne, l’Etat doit intervenir. Si les banques privées n’accordent pas de prêts à long terme, l’Etat doit intervenir. Si aucune entreprise privée ne fournit certains produits intermédiaires indispensables à la production,- comme l’acier et le plastique-, l’Etat doit intervenir s’il peut le faire efficacement. La Corée du Sud et Taïwan ont montré qu’ils le pouvaient. Le gouvernement coréen a procédé avec prudence mais, quand il a conclu qu’il le pouvait investir de façon rentable, il est allé de l’avant et a créé en 1968 l’une des firmes sidérurgiques les plus efficaces du monde. Dès 1954, le gouvernement de Taïwan a contribué au lancement d’une entreprise qui allait avoir un énorme succès, la Formosa Plastics Corporation. »

Madame, dites-nous ce que vous pensez du « marché » qui reste l’un des moteurs de l’évolution, certes, de ses limites et des contraintes que vous penseriez devoir lui imposer. C’est un question centrale.


2 – Le projet Socialiste, dans sa première partie, exprime clairement deux exigences, « réussir le plein emploi dans un développement durable », additionnant ensuite des propositions que nous avons déjà commentées, et dont beaucoup seront aussi affichées par d ‘autres candidats, dont Sarkozy, en ce qui concerne le développement durable, par exemple. Qui peut être, au début d’une campagne présidentielle, opposé au plein emploi et au développement durable ?

Si, comme vous le laissez penser, et comme nous le souhaitons, vous voulez privilégier le développement durable, en feriez-vous le point de départ d’un nouveau type de développement, capable de créer des emplois, et comment ? C’est à partir de ce point que votre démarche se différencierait des autres. Ferez-vous d’une nouvelle politique énergétique l’un des principaux leviers d’une croissance nouvelle ? Il ne suffit pas de dire, et c’est le cas du Projet Socialiste, que les énergies nouvelles représenteront 20% de notre consommation en 2020, d’autant qu’une annonce de ce type, à 15 ans, n’est pas très motivante. Pouvez-vous nous dire par quoi vous commenceriez , économies d’énergie, extraction du carbone des émanations des centrales et établissements industriels, retour au charbon avec ou sans extraction du carbone de leur C02, et je fais ici directement allusion au projet d’ouvertures de mines de charbon dans la Nièvre, choix des réacteurs de troisième( EPR) ou quatrième génération…. ? Je renvoie ici nos lecteurs à l’interview de Christian Bataille et Alain Lipietz dans « Alternatives Internationales », n°33, de décembre 2006.

Nos grands voisins ont pris récemment dans le cas du nucléaire, de l’éolien et du solaire(Espagne) des décisions récentes qui pourraient avoir assez vite des répercussions dans les domaines de la recherche et de l’emploi. Envisageriez-vous de reprendre telle ou telle de ces décisions ? Par exemple, pas de permis de construire sans récupération d’énergie, solaire, géothermie…Par exemple, ré-utilisation des mines de charbon délaissées pour produire de l’énergie d’origine géothermique…Quelle sera votre position par rapport à ITER ?

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la création de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier fut la première étape de la construction européenne. Engagée avec l’Allemagne et quatre autres Etats, ne pensez-vous pas qu’il serait indispensable de récréer une Europe des énergies actuelles et futures, à l’image de la CECA ? Si on ne prend pas d’initiative en ce sens, nous risquons de nous situer à nouveau en situation de concurrence à l’intérieur de l’Union Européenne alors qu’il serait plus efficace de conjuguer nos efforts ? Ce n’est pas à la Commission de Bruxelles de prendre une telle initiative. Bien sûr les 25 Etats de l’UE ne seront pas d’accord pour aller dans cette voie. Il faudrait passer outre à d’éventuelles réticences et commencer avec ceux qui le souhaiteraient.

3 – Le Projet Socialiste évoque longuement, dans sa quatrième partie, la France en Europe et dans le monde. Il s’agirait de relancer l’Europe et de »maîtriser » la mondialisation. Les propositions relatives à l’Europe, augmentation du budget, priorité au plein emploi, traité social reposant sur l’harmonisation des droits sociaux, meilleure protection de l’UE contre la concurrence commerciale mondiale, avec réforme de l’OMC, élaboration d’un traité strictement institutionnel, paraissent évidemment judicieuses et adaptées à la situation mais posent, d’entrée de jeu un certain nombre de questions. Delors estimait que le budget de l’Union devait atteindre rapidement 1,30% de son PNB. On en est loin. Qu’en pensez-vous ? Priorité au plein emploi, certes, mais comment impliqueriez-vous la Banque Centrale Européenne ? Réforme de l’OMC, peut-être mais sur quelles bases (on sait que déjà les USA reviennent à la pratique des accords bi-latéraux qui leur permettent d’obtenir plus d’avantages au détriment des plus faibles ?

Comment prendriez-vous date au lendemain d’un éventuel succès électoral pour qu’apparaisse votre détermination à impulser une politique aussi ambitieuse, et qui doit le rester ? Vous vous heurterez sans doute à l’opposition de la Commission de Bruxelles, du Parlement de Strasbourg majoritairement conservateur (surtout quand Rocard vote avec la droite !). Il vous faudra du temps et sans doute deux mandats. Notre proposition: Commencer par refaire une Europe de l’énergie.

4 – Le Projet Socialiste affirme vouloir maîtriser la Mondialisation. Il propose une réforme des organismes qui la promeuvent, FMI, Banque Mondiale et OMC. On ne peut qu’être d’accord mais comment, sachant que la France n’est pas maître du jeu ? Certes, les conditions sont propices. Le Fonds Monétaire International qui, avec Candessus, a provoqué de nombreuses catastrophes dans le passé, (en Indonésie), perd de l’importance, faute de clients, alors même que sa doctrine, le Consensus de Washington, n’a plus bonne presse. Son Président est toujours un européen . Vous pourriez peut-être en profiter pour prendre une initiative. Laquelle ? L’OMC est, en perte de vitesse, délaissée par les USA qui ont compris qu’ils ne pourraient plus manipuler facilement les nations émergentes comme il peuvent le faire dans le cadre d’accords bi-latéraux. La voie d’une réforme, est peut-être, là aussi, possible, d’autant, dit-on, que vous auriez de bons rapports avec Pascal Lamy, ce qui n’est pas nécessairement rassurant. La Banque Mondiale, dont le Directeur Général est nommé par le Président des USA, paraît difficilement réformable, par une Présidente française. Comment aborderez-vous cet ensemble de réformes? Ne serait-il suffisant et plus commode de laisser ces organismes se marginaliser plutôt que de proposer une réforme hasardeuse ?

D’une façon plus générale, ne pensez-vous pas que la mondialisation, qui est un fait d’histoire, qu’on ne peut pas arrêter, doit et peut être réorientée ? Aujourd’hui, elle a pour moteur la promotion du libre-échange, la création d’un marché mondial ouvert à tous les vents, un souhait plus qu’une réalité car les grands pays voudraient en profiter sans avoir à en souffrir: Voir les politiques agricoles de l’Europe et des Etats-Unis. Ne pensez-vous pas qu’elle doit être réanimée sur la base de recherches de partenariats plutôt que d’une vaste zone de libre-échange ? Les sud-américains ne nous montrent-ils une autre voie ? Enfin, comment ne pas vous demander la façon dont vous envisagez nos relations avec les pays d’Asie, notamment la Chine et l‘Iran ? Comment concevez-vous la création de partenariats avec ces deux pays, dans une mondialisation qui ne nous autorisera pas, nous français, à leur dicter le volonté de l’Occident ? Bien entendu s’agissant de l’Iran, la question n’est pas de trop concéder au Président Ahmadinejad, surtout en matière nucléaire, mais de tenir compte, pour construire des relations dans le long terme que l’Iran a été longtemps filleule des USA, qui l’ont armée, lourdement ( près de 1000 avions de combat par exemple, et qui lui ont apporté, avec la France, les éléments nécessaires pour démarrer son programme nucléaire civil, programme auquel elle a strictement droit dans le respect du traité denon-prolifération qu’elle a signé.

Je sens bien, Madame, que notre démarche n’entre peut-être pas tout à fait dans le cadre que vous avez tracé en proposant les thèmes que vous souhaitiez voir aborder en priorité. D’aucuns penseront que certains des thèmes abordés ne relèvent pas vraiment des instances mises en place pour animer votre campagne, ou considèreront, à juste titre sans doute, que les français ont des préoccupations plus immédiates. Pourquoi, pour autant, ne pas posé les questions qui nous paraissent importantes ? Cette plate-forme avait une visée pédagogique. Une bonne pédagogie ménage le temps des questions, d’autant que tous les participants ne sont pas nécessairement convaincus de l’urgence de soutenir votre candidature. Nous aurions besoin de réponse. Si vous acceptiez de nous communiquer un texte répondant à certaines de nos questions, nous le diffuserions intégralement, en considérant qu’il ne peut s’agir, pour l’instant, de réponses très précises, ni de réponses à toutes nos questions. Nous vous en remercions dès maintenant


Bernard Liger

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