Premier survol d'un échec

Publié le par liger

DEBAT

REPERES POUR COMPRENDRE L’ECONOMIE CONTEMPORAINE

RPC 36 – mai 2007


Premier survol d’un échec : D’une insuffisance conceptuelle au rôle déterminant des tranches les plus âgées de la population


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La Gauche conduite par Ségolène Royal réunit près de 47% des suffrages. Sarkozy devient président de la république. Dans un mois, les élections législatives seront là pour lui donner une majorité. Il l’aura sans doute. Le Bonaparte que l’on attendait (voir l’interview de Jacques Marseille pour « La Vie », dans son numéro ,veille d’élection) sera en place pour cinq ans. Pourquoi ? Si forte que soit la déconvenue de ceux qui ont cru en Ségolène Royal, tout n’est pas perdu. Mais la société, dit-on, a changé. On ne peut en douter. Il faut en tirer les conséquences sans renoncer aux idéaux traditionnels de la gauche : Le monde a changé, certes. La condition de beaucoup de salariés n’a pas changé, sinon dans le sens d’une aggravation. Le libéralisme qui , comme le dit Joseph Stiglitz, ne sait régler ni la question de la pauvreté, ni celle des inégalités, a fait son temps, lui aussi ,doit changer. On doit l’y contraindre. Ceci nous ramènerait à la question de la régulation. On y reviendra.


UNE RAISON DE L’ECHEC DE SEGOLENE ROYAL: UN ACCORD AVEC LE FRONT NATIONAL AURAIT ETE NEGOCIE PAR HORTEFEU ET UN AUTRE RESPONSABLE DE L’UMP ENTRE LES DEUX TOURS. IL S’AGISSAIT D’EVITER QU’UN SOUTIEN TROP OSTENSIBLE DE LE PEN A SARKOZY NE REPOUSSE VERS SEGOLENE ROYAL UNE PARTIE DESELECTEURS CENTRISTES. SARKOZY A AINSI RECUPERE 4 A 6 POINTS.


1 – Replacer l’échec de 2007 dans une perspective suffisamment longue.

Les efforts fournis n’ont pas suffi. Mais la recherche des causes, à chaud, n’est pas de circonstances, à un mois des élections présidentielles. La Gauche est déçue , comment ne pas l’être ? Elle n’était sans doute pas prête. Mais elle n’a pas connu la déroute. Il ‘est pas sans intérêt de rappeler la longue marche de françois Mitterand vers la Présidence de la République.

En 1965, Mitterand qui n’est pas du Parti Socialiste se présente, avec son appui, contre le général De Gaulle et paerd avec 45% des suffrages. A l’époque, personne ne pensait que De Gaulle puisse être mis en ballottage. En 1969, Guy Mollet lui refuse l’appui du Parti Socialiste ! Election de Pompidou. Mitterand comprend qu’il ne sera pas élu sans le concours d’un parti Socialiste rénové. Il provoque, en 1971, le congrès d’Epinay où son petit part, la Convention des Institutions Républicaines, fusionne avec le Parti Socialiste. Il prend le poste de Premier Secrétaire du Parti Socialiste. En 1974, face à Valéry Giscard d’Estaing, à la tête d’un PS rénové, il perd à nouveau avec 49,2% des suffragges. En 1981, il gagne avec 51,76% des suffrages.

On comprend mieux qu’il ait dit à la jeune Ségolène en 1988, alors qu’il venait, non sans mal, de lui obtenir la circonscription des deux-Sèvres « Vous allez vous faire battre mais c’est comme cela qu’on commence. La démarche de Ségolène Royal s’inspire largement de l’exemple de François Mitterand. Elle a fait mieux que lui pour un premier essai. Nul doute, elle nous l’a dit au soir de l’élection perdue, qu’elle veuille pousser plus loin en passant, elle aussi, par la rénovation de son Parti. Mais elle ne peut ni ne veut sans doute se débarrasser du Premier Secrétaire comme Mitterand avait fini par se débarrasser de Guy Mollet. Les situations ne sont pas comparables.

Replacée dans cette perspective, la performance réalisée par Ségolène Royal n’est pas mauvaise, d’autant que, prenant de l’avance, elle a tenté la rénovation à l’occasion de la campagne. Tentative à haut risque. Elle n’avait pas d’autres solutions. Le pari était difficile à gagner. On reviendra à ce sujet sur notre fiche RPC 32 dans laquelle nous analysions le « Projet Socialiste ». Nous constations qu’il contenait, certes, quelques uns des mots essentiels, la nécessité d’une économie régulée par le politique, ou l’affirmation d’un non retour sur le refus du projet de constitution européenne, telle que rejetée en mai 2004.. Pour le reste, il ne s’agissait plutôt que de l’accumulation de propositions traditionnelles, souvent timides, souvent contestables. Le Projet Socialiste, étape nécessaire sans doute, n’était pas le reflet d’une profonde rénovation, mais un compromis entre les demandes hétérogènes provenant d’horizons divers.

Mitterand contrôlait son Parti, dans les dernières étapes. Ce n’était pas la situation de Ségolène Royal pendant la campagne électorale. Ce n’est pas encore sa situation bien qu’elle ait, devançant l’évolution, proclamé, dès l’annonce de son échec, et sans amertume apparente, qu’elle poursuivrait l’œuvre engagée. Le nouveau calendrier électoral qui place les législatives un mois après les présidentielles interdit sans doute une révolution de palais, d’autant moins prévisible que les résultats obtenus par Ségolène Royal sont de bonne augure pour les élections municipales de 2008 dans les grandes villes.

La direction du PS réussira-t-elle la rénovation en cours ? Laissera-t-on la candidate poursuivre l’œuvre engagée ? L’issue n’est pas certaine car personne ne peut encore mesurer l’intensité de la colère retenue des éléphants. On sent bien Dominique Strauss-Kahn réticent, quoiqu’il dise. Le rôle de François Hollande, difficile, sera capital. Il devra s’opposer à toute tentative de règlement de comptes, ce qu’il a déjà affirmé vouloir faire, et se montrer assez charismatique pour piloter lui-même les opérations de rénovation, sans pour autant bloquer le travail de Ségolène. La gauche aura maintenant du mal à se passer de Ségolène Royal, quels qu’aient été ses mérites et ses erreurs, mais Ségolène Royal a besoin d’un Parti Socialiste reconstruit. François Hollande pourra-t-il être le Premier Secrétaire de la rénovation et de la reconstruction ?

Strauss-Kahn reconnaissait, au lendemain de l’élection présidentielle, que Ségolène Royal avait initié la rénovation nécessaire mais n’avait pas eu le temps, pendant les six mois de la campagne, d’aller assez loin. Cette reconnaissance est de bonne augure. Puisse Fabius conserver lui aussi la retenue qui convient.

2 - La fragilité doctrinale du Parti Socialiste.

Le Socialisme d’hier, jusqu’en 1981, était d’inspiration marxiste. Voire les 101 propositions de François Mitterand. Depuis cette période, le Parti Socialiste n’a jamais redéfini clairement ses orientations doctrinales. A défaut de doctrine, on voit fleurir, dans et hors le Parti, les cahiers de revendications, du projet socialiste aux 115 propositions d’AC Le Feu ou au Pacte écologique de Nicolas Hulot. Ségolène Royal fit donc campagne, sans référence idéologiques reconnues par l’ensemble de son camp, et fut, par conséquent, soumise,simultanément, aux pressions d’une Gauche et d’une extrême-Gauche néo-marxiste, d’une tendance sociale-démocrate assez bien représentée par Dominique Stauss-Kahn, puis d’un centre resté libéral, représenté par François Bayrou mais comptant, de fait, des adeptes au sein du mouvement socialiste lui-même, notamment parmi les responsables de l’économie et de la Haute Fonction Publique. Ses propositions, même issues d’une « campagne participative » dont elle était, au sein de son Parti, la promotrice et probablement la seule militante, ne pouvaient s’organiser autour de quelques concepts simples, contrairement à son concurrent dont les orientations idéologiques et les ambitions personnelles étaient connues de tous et depuis longtemps.
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Le projet Socialiste paraissait, dans son préambule, se situer dans la perspective d’une économie de la régulation. Le verbe « réguler » y figurait en toutes lettres mais la démarche s’arrêtait là. La régulation nécessaire de l’économique par le politique n’y était pas défini, de sorte que la plupart des lecteurs dudit projet n’en voyait certainement pas la portée. Mais la candidate du Parti Socialiste pouvait-elle franchir une étape de plus en disant clairement que son Parti reconnaissait le rôle du Marché dans l’économie, sous réserve que l’Etat fixe aux acteurs dudit marché les objectifs et les contraintes et se donnent les moyens d’en contrôler la réalisation ? On peut en douter, faute d’une réflexion collective préalable.

La situation de la candidate se trouvait encore plus difficile lorsqu’il fallut aborder les problèmes de l’Europe et de la mondialisation. Sa propre position, à l’occasion du référendum de mai 2004, la classait dans le camp des ralliés au néo-libéralisme, alors qu’elle disait accepter, maintenant, le caractère définitif du « non » au projet de constitution. Voulait-elle seulement un compromis entre partisans du non et du oui au référendum du 29 mai 2004 ou avait-elle intégré la nécessité d’une régulation de l’économique par le politique dans la construction de l’Union Européenne ? On n’en sait toujours rien, à défaut d’une rénovation doctrinale sérieuse au sein du Parti Socialiste. Elle proposait, à défaut, d’adjoindre au texte initial un additif social, sans convaincre, par ailleurs, de sa capacité à le faire accepter par nos partenaires. Passons sur le fait qu’à défaut de ladite rénovation, il devenait vain d’aborder les problèmes liés à la mondialisation sous sa forme libérale, qui n’est pas la seule possible. On n’en parla donc à peu près pas.

Quelles qu’aient été les qualités réelles de la campagne de Ségolène Royal, on ressentit donc assez fortement le manque d’une claire et solide architecture de projet face à un adversaire solidement appuyé sur un système dont il n’avait même pas besoin de parler tant il était classique, le libéralisme, appuyé sur une forte tendance bonapartiste (cf. l’interview de Jacques Marseille par un journaliste de La Vie, à la veille du second tour).

De façon plus factuelle, la rénovation des bases idéologiques de la gauche française devrait revenir sur certains les grands thèmes de la campagne, spécialement sur la question du travail que Sarkozy s’est indûment appropriée, comme si la gauche ne s’en souciait pas. Sur ce point, la contre-argumentation aurait pu être plus musclée. Sur la question des 35 heures et des heures supplémentaires, il eût été possible d’inverser le discours de Sarkozy en s’adressant aux employeurs et non aux salariés. La question de savoir si l’on peut travailler plus relève en effet des employeurs plus que des salariés. Pourquoi l’homme de « la culture du résultat » n’a-t-il pas demandé à tous les employeurs de mettre en place 200 heures supplémentaires par an, pour chaque salarié, sans délai ?

3 – Le poids déterminant des retraités dans l’élection présidentielle.

La campagne des présidentielles de 2007 sera sans doute marquée par le poids déterminant des électeurs de plus de soixante ans dans la décision politique. D’après les statistiques de l’INSEE, la France, DOM compris (mais TOM exclus) comptait 12.478.127 personnes de plus de 60 ans, dont 4.478.127 personnes de plus de 75 ans.

Un sondage IPSOS/DELL, à la date du scrutin, concernant les votes en fonction de la tranche d’âge, donnait les informations suivantes :



Tranches d’âge 18/24 ans, Ségolène Royal 58%,
25/34 ans, Ségolène Royal 43%,
35/44 ans, Ségolène Royal 50%,
45/59 ans, Ségolène Royal 55%,
60/69 ans, Ségolène Royal 39%,
70 et plus, Ségolène Royal 32%.

Partant des données de l’INSE, nous nous sommes posés deux questions :

- Quel a été l’avantage apporté à Sarkozy par les électeurs de plus de 60 ans ?
- Que se serait-il passé si les candidats avaient fait jeu égal dans cette classe d’âge ?

Repartant des données démographiques de l’INSEE pour l’année 2007, naissances, population étrangères, électeurs français vivant à l’étranger, et des résultats du second tour concernant les inscrits (44.472.363), les abstentions(16%), Les votes blancs ou nuls(4,20%), on a calculé le nombre de voix correspondant aux votes des classes « Plus de 70 ans » et « 60 à 69 ans ».

On constate que, pour la tranche « 60 à 69 ans », l’écart entre les deux compétiteurs est de l’ordre de 1.600.000 voix au profit de Sarkozy. Il est de 1.400.000 pour la tranche des « 60 à 69 ans », toujours au profit du même. L’écart total est donc de l’ordre de 3.000.0000 de suffrages.

Les suffrages exprimés étant de 35.774.019, le point vaut environ 350.000 voix. L’écart entre Ségolène Royal et Sarkozy est par conséquent de l’ordre de 8 à 9%. C’est ce qu’apportent les retraités à Sarkozy, plus qu’il n’en fallait pour gagner l’élection présidentielle.

Il aurait fallu trois points de plus, environ, à Ségolène Royal pour atteindre la barre des 50%.
Une réduction de trois points de l’écart la séparant de Sarkozy, dans ces deux classes d’âge, aurait suffi. Ce constat inspire une conclusion : Le discours de la Gauche était peut-être adapté aux classes actives, encore qu’on puisse sans doute mieux faire. Il n’a pas été adapté aux retraités.

Pourquoi Sarkozy a-t-il mieux réussi auprès des personnes âgées ? On peut en réponse à cette question formuler quelque hypothèses. Sarkozy, on l’a dit plus haut, n’avait pas de problèmes idéologiques : Libéral affirmé, entretenant les meilleures relations avec le MEDEF, très proche des maîtres des média,…il ne lui était pas nécessaire, bien au contraire, de mettre en avant des arguments de type idéologique justifiant ses choix libéraux. Comme le rappelait le porte-parole du gouvernement François Copé, à France-inter, le mardi 8 mai au matin, la question de savoir si le gouvernement intervient ou pas dans l’économie, si l’économie est plus ou moins libérale, n’est plus de circonstance. La question est maintenant uniquement de vouloir de changer les choses. Dans quel sens ? le maître en décidera !

Tout se passe alors comme si Sarkozy avait à loisir pu choisir des thèmes de campagne particulièrement adaptés aux tranches d’âge les plus élevées : Sécurité, travail, nation, mérite individuel, réduction massive du chômage sous cinq ans…des mots qui sonnent clair à l’oreille des anciens, des mots faciles à retenir, dont certains évoquent l’école, ou font écho aux thèmes de l’extrême-droite, des mots qui soulagent lorsqu’ils promettent aux grands-parents un travail assuré pour leurs petits-enfants. Mais des mots à propos desquels il n’est pas nécessaire de fournir des justifications dans le cas qui nous intéresse. Ces mots-là ne ramènent pas à Jaurès, mais plutôt, pour certains, au prince-président des années 1850, à la Révolution Nationale, Travail, Famille, Patrie, à certains aspects du poujadisme, et, plus près de nous, à Silvio Berlusconi, sur fond de Casinos Barrière et de navigations ostentatoires. De quoi rassurer ceux qui se lèvent tôt, et tout ceux qui voudraient bien gagner plus, pourvu qu’on leur offre du travail !

Parmi les thèmes retenus par notre nouveau Bonaparte auxquels les classes les plus âgées sont particulièrement sensibles, la sécurité, évidemment. Serge Portelli, Vice-Président du Tribunal de Paris, Président de la 12ième chambre correctionnelle, ex-conseiller de Raymond Forni à la Présidence de l’Assemblée Nationale, avait, en mars 2007, produit un ouvrage essentiel, « Ruptures », actuellement disponible sur internet. Son contenu permet d’expliquer ce que Sarkozy a effectivement fait ou voulu faire en matière de sécurité. Il fait état d’erreurs, d’oublis, de rapports non diffusés, à propos d’une politique sécuritaire qui s’installe depuis cinq aans mais quiest loin d’avoir fait de son efficacité, bien au contraire, peut-être. Cet ouvrage dont nous produirons ultérieurement une analyse, est accesssible sur www.betapolitique.fr. La candidate des socialistes aurait pu l’utiliser davantage pour illustrer, mieux qu’elle ne l’a fait, l’échec de la politique sécuritaire de Sarkozy et pour mettre en évidence les risques de la politique annoncée. Les candidats aux élections législatives auraient certainement intérêt à s’en servir

La question de la sécurité aurait dû conduire les candidats à esquisser une grande politique de développement urbain, condition nécessaire d’une réduction de la crise urbaine. Elle se rappelait pourtant, dès le soir d’élection, et depuis les élections, plusieurs soirs de suite, au bon souvenir de tous. Près de 700 voitures brûlées la première soirée post-électorale. On peut craindre que sous son règne, la crise urbaine ne devienne beaucoup plus violente. Mon inquiétude à ce sujet repose non sur un discours partisan mais sur l’observation rapprochée, dans le cadre de responsabilités concrètes et précises, de la vie de grandes cités de la banlieue sud de Paris. La crise des quartiers, de la banlieue, de la ville, n’est pas éteinte.

Le 7 mai au soir, dans le quartier de La Grande Borne, à Viry-Chatillon et Grigny, un incident a opposé, comme d’habitude, des jeunes qu’on a dit armés de cocktails molotov à des CRS. La police a tiré à balles réelles. Un jeune a été blessé.

La gauche doit trouver le discours qui réponde aux attentes des retraités et les moyens d’entretenir avec eux un contact qui ne passe ni par la grève, ni par les meetings, ni par les manifestations de rue. Ce sont d’autres modes d’action à inventer lorsque la rénovation du Parti Socialiste aura clarifié les contenus. Encore faudrait-il faire vite..

Nous n’avons fait qu’esquisser quelques points sur lesquels il faudra revenir, réflexions de lendemain d’échec. Souhaitons que le Parti Socialiste engage rapidement la rénovation nécessaire, et retrouve les voies et moyens d’un contact efficace avec nos retraités, avec toutes les personnes âgées, qu’on doit aussi associer au travail de rénovation.

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