SEGOLENE ROYAL et L'AVENIR

Publié le par liger

DEBAT

REPERES POUR COMPRENDRE L’ECONOMIE CONTEMPORAINE

 

RPC 37 –  juin 2007 

 

 

 

 

                        SEGOLENE ROYAL ET L’AVENIR 

 

 

 

 

Paul Favry analyse à sa façon l’échec de Ségolène Royal et la réussite, à transformer, de Sarkozy. On notera en particulier la façon dont il interprète l’ouverture vers la gauche du gagnant, et celle qui permet d’aborder de façon constructive notre rejet de la mondialisation libérale. Nous publions ce texte dans le cadre de notre plate-forme de débat avec l’accord de son auteur, sans aucune modification. Nous reviendrons sur la question de la lutte contre la délinquance en présentant le document « Ruptures » écrit par Serge Portelli, Vice-Président du Tribunal de Paris et Président de la 12ième Chambre Correctionnelle.

 

 

 

 

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    Le 6 mai au soir, les jeux sont faits. Soirée un peu hallucinante. Nicolas Sarkozy tient un discours de gauche tandis que Ségolène Royal fête une victoire perdue... En tout cas elle sait mobiliser et dynamiser son camp en gérant une apparente défaite. La " très grave défaite" (DSK), c'était en 2002 où la gauche n'était même pas au second tour, la “très grave défaite” c’était Jospin abandonnant son camp en rase campagne, le laissant ainsi dans la pire des situations pour affronter les législatives. Ceci dit, en 1995 Jospin avait fait 47,37 soit 0,43 de mieux que Ségolène Royal (46,94) . Après les législatives, il faudra analyser mai - juin 2002 à la lumière de mai - juin 2007 et en tirer des leçons.

    Très important ce qui s'est passé. Fin d'une époque initiée avec Mitterrand qui avait su rallier le PC et l'étouffer tout en valorisant le FN pour le diaboliser comme le PC avait été précédemment diabolisé par la droite. On sort d'une période 1947 - 2007 où 20 % des citoyens étaient systématiquement mis sur la touche, d’abord les communistes et ensuite les frontistes. Situation malsaine. Le succès de Mitterrand était dû aussi (et donc finalement) à la haine de Chirac pour Giscard, ce qui l'avait conduit à faire voter Mitterrand en sous-main. Il pensait que la gauche exploserait en vol en moins de deux ans et qu’il raflerait la mise. Erreur d’appréciation. La gauche l'emportait donc sur une position fausse, artificielle, immorale et savamment entretenue. Entretenue pendant deux septennats et bien au-delà car Chirac de culture rad-soc se refusait à réunir les deux droites, celle de Le Pen et la sienne. Sarkozy n’a pas eu ce scrupule. Il a retrouvé l'étiage normal qui se situe à peu près à 52 / 48. Il l’améliore avec le rapport 53 / 47. Bernard Liger, dans une analyse RPC36.doc (bernard.liger@wanadoo.fr) rappelle que ce sont les électeurs âgés qui ont assuré le succès de Sarkozy, pas les actifs, et que des grandes villes, comme Bordeaux, ont voté à gauche. Les clivages, d’après une enquête IPOS (Le Monde 08_05_07) sont très révélateurs :

A/ pour les âges
18 - 24 ans : avantage Royal (58 / 42)
25 - 34 ans : avantage Sarkozy (57 / 43)
35 - 44 ans : jeu égal (50 / 50)
45 - 59 ans : avantage Royal (55 / 45)
60 - 69 ans : avantage Sarkozy (61 / 39)
70 ans et + : avantage Sarkozy (68 / 32)

B/ pour les professions
Agriculteurs : avantage Sarkozy (67 / 33)
Artisans, commerçants : avantage Sarkozy (82 / 18)
Prof. libérales, cadres sup. : avantage Sarkozy (52 / 48)
Professions intermédiaires : avantages Royal (51 / 49)
Employés : avantage Royal (51 / 49)
Ouvriers : avantage Royal (54 / 46)

Les rubriques notées en gras soulignent les manques de la gauche dans le passé et définissent en creux le programme électoral incontournable : faut gagner les seniors, les agriculteurs, les artisans et les commerçants. Les seniors ont été sensibles à l’insécurité pour laquelle le bilan de Sarkozy est faussement positif. Et cela Ségolène Royal n’a pu le mettre correctement en relief. Quant aux agriculteurs, aux artisans et aux commerçants, il faudra que la gauche comprenne qu’il y a une grande différence entre un fonctionnaire titulaire à 1.500 € qui a la sécurité de l’emploi et un chauffeur de taxi qui doit se démener comme un beau diable pour atteindre les mêmes 1.500 € à la fin du mois (Rubrique “Combien ils gagnent” Le Parisien 14_05_07) C’est la sécurité contre le risque. Il faudra, à tête reposée, comparer l’essentiel des trois programmes, celui du P.S, de Ségolène Royal et de Sarkozy. Ceci pour voir comment on passe du P.S à Royal et comment ces deux programmes s’opposent à celui de Sarkozy. La comparaison sera stimulante, éclairée qu’elle sera par les chiffres sur les âges et les professions.

Ce sera le meilleur moyen, peut-être le seul, d’inverser le rapport structurel de 52 / 48 en faveur de la droite. La France est géographiquement le cul-de-sac de l’Europe. Tous les migrants y arrivent et beaucoup s'y arrêtent. On ne franchit pas l'Atlantique à la nage. Du coup ceux qui sont installés tiennent à ce qu'ils ont, dans un réflexe conservateur. Et le dernier entré, ferme la porte. Pays bizarre et méfiant. Vraiment de droite.

Claude Bartolone dit que “cette élection était imperdable... sur le papier” et des commentateurs dans Respublica du 11_05_06 (n° 536) lui emboîtent le pas. Pour eux l’élection était “imperdable” à condition de répondre clairement aux demandes des salariés notamment en matière de chômage. On a vu que les vrais déficits en voix étaient ailleurs. Ils se plaignent d’une candidate brouillonne et qui changeait constamment de position. Ils oublient que Ségolène Royal sortait d’une compétition épuisante dans le PS où elle était qualifiée de “conne” et d’”incompétente”. Qualificatifs qui ont bien servi à la droite dans la campagne ultérieure et qui n’ont d’ailleurs pas cessé à l’intérieur même du parti. Le soutien de ce dernier a été plus “classique” que “participatif”. Il est vrai que la candidate n’a pas bien associé à sa démarche les “éléphants” mais le pouvait-elle vraiment ? Enfin, et surtout, elle n’a eu que 5 mois pour construire son programme alors que son concurrent avait mis 5 ans à édifier le sien et dans des postes ministériels stratégiques (Finances, Intérieur) moins exposés que le pouvoir à Matignon qu’il convoitait.

Face à Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal a défini une méthode plus qu’un contenu. Elle a surtout préservé l’avenir. Maintenant, au-delà des programmes qui ne valent pas contrat et “n’engagent que ceux qui y croient”, il y a la personnalité inquiétante de notre nouveau président bonapartiste. On peut s’y opposer de trois manières.
La première est celle des casseurs qui peuvent être des provocateurs, les violences savamment médiatisées assurant le succès de la majorité présidentielle. Les manifestants honnêtes et naïfs voudraient être distingués des casseurs professionnels mais les seconds sont plus véloces que les premiers. La police ne peut revenir bredouille et, faute de gros poissons, se contente de petits. Devant les juges, l’effet est le même et on sait que des jeunes sans casier judiciaire se sont retrouvés avec de la prison ferme. Donc impasse totale.
La seconde est celle du P.S et du naissant Modem : gagner partout des sièges où l’on peut, avec des accords de désistement réciproques, Verts, P.C, Modem. Il faudra que ce dernier s’habitue à voter avec la gauche dans une division du travail parlementaire, à la gauche plutôt les questions sociales, au Modem plutôt les questions institutionnelles pour redonner au Parlement sa fonction de contrôle.
La troisième est celle de l’ouverture proposée par Sarkozy et qu’il faut savoir saisir.

La situation créée par Nicolas Sarkozy par son désir de rassemblement est originale et crée une pagaïe réjouissante dans les deux camps. Car il offre trois options :
- La “mission” limitée dans le temps et qui permet de proposer des solutions concrètes à un problème donné. Il faut accepter.
- Le poste ministériel sans solidarité gouvernementale ni opposition affichée. Le militant est mis temporairement en congé de parti. C’est une extension de l’attitude adoptée par Sarkozy qui a rongé son frein pendant cinq ans, tant certaines décisions lui paraissaient stupides, non dans leur principe, mais dans leur exécution. On a remarqué que pendant la campagne il n’a pas été possible de le rendre responsable des décisions prises par Raffarin, Villepin et Chirac. Tout au plus a-t-il consenti à revendiquer son action au ministère de l’Intérieur au prix d’un maquillage éhonté.
- Le poste ministériel avec solidarité gouvernementale sans faille. Cette situation est réservée aux militants de l’UMP.

Epoque passionnante où d'excellents sophistes savent conjuguer la rhétorique et la sémiologie audio-visuelle (pléonasme). Car Sarkozy a su s'entourer de collaborateurs et d'amis qui connaissent "le poids des mots (rhétorique) et le choc des photos (sémiologie)”. Analyse de la séquence initiale qui a tant surpris :
1. Sarkozy laisse déclarer qu'il lui faut dix jours de retraite pour s'imprégner de sa fonction. Ses proches parlent d'une abbaye. Solemmes est en émoi. C'est très sympathique. On admire. Compte-tenu de l'activisme du personnage et des problèmes urgents qui l'attendent, dix jours c'est beaucoup trop long. Certes le Dalaï Lama a pris un congé d'une année pour réfléchir à sa fonction mais ce n'est pas la même chose, on en convient aisément.
2. Finalement il ne prendra que deux jours sur le bateau de son ami Bolloré dans un luxe qu'il assume pour le présent et pour l'avenir. Devant l'émotion soulevée, il justifie son choix lors d'un jogging où il prend à peine le temps de retrouver son souffle. C'est médiatiquement bien joué.
3. Personne ne demandait à Vincent Bolloré de dire que sa famille avait abrité Léon Blum. Mais c’est un excellent brevet de civisme républicain, confirmé par une photo et un remerciement daté et signé de la main même de Léon Blum (Le Parisien 11_05_07)
4. Les marchés publics, dont a bénéficié Vincent Bolloré, représentent une infime partie (0,8 %) de l’activité du groupe, soit 50 millions sur un chiffre d’affaires de 6 milliards d’euros, donc le groupe travaille à 99,2 % avec le privé. Il faudrait savoir dans quelles conditions ces marché, apparement négligeables, ont pu être passés mais, dans un appel d’offres, le poids d’un tel compétiteur doit être déterminant.
5. Sarkozy décide de participer à l'inauguration du monument sur l'esclavage, en contradiction apparence avec son refus de la repentance et ceci en compagnie de Chirac. Bien joué. Sa position profonde ? Je pense qu’elle est comparable à celle de certains juifs libéraux devant la Shoah dont ils disent : "Le passé a un droit de vote, pas un droit de véto". Je transpose : d’accord pour évoquer l’esclavage, mais pas pour en faire un ciment communautaire s’opposant à la nation.
6. Sarkozy se lance dans un recrutement où la “fidélité” (l’affectif) passe après la “compétence” (le sens de l’Etat). Comment lui donner tort ? Et s’il réussissait dans certains compartiments de la chose publique (Res publica) ? Sa réussite serait aussi la nôtre.

Nous sommes dans la rhétorique générale (je ferai plus tard une fiche à ce sujet) comme il y a une sémantique générale. La rhétorique générale ajoute "le choc des photos" au "poids des mots", la sémiologie à la rhétorique classique comme je l’expliquais plus haut. Les médias modernes lui donnent un champ d'action extraordinaire pour des hommes et des femmes d'action décidés et qui n'ont pas froid aux yeux.
Ségolène Royal en fait partie et c'est ce qui lui donne toute sa légitimité. Les “éléphants” sont des pachydermes de ce point de vue : trop lents, trop mesurés, ne sachant ni prendre la balle au bond, ni créer l’évènement. Ils voudraient entrer en hibernation jusqu’à la prochaine présidentielle. Pas possible. La figure de style essentielle est ici la métonymie qui repose sur des indices à offrir pour être déchiffrés. Par exemple les tenues de Ségolène : jamais la même et toujours en situation. Quelle garde-robe ! Cela ne m'étonnerait pas que de grands couturiers lui prêtent ses tenues comme ils le font pour les présentatrices de la météo. Je n'ai rien contre. Il peut aussi y avoir des indices négatifs, interprétés faussement comme les absences de Cécilia : on en déduisait sa mise à l'écart. Vrai?faux?peu importe .
La rhétorique n’est qu’une bulle et ne tient qu’un moment. L’avenir le dira : "On peut tromper quelqu'un tout le temps. On peut tromper tout le monde un temps. On ne peut pas tromper tout le monde tout le temps" La réalité reprend le pouvoir mais quelquefois un peu tard, trop tard.

Je lis dans Respublica : “Tout tourne autour d'une question: quelle attitude avoir face à la mondialisation libérale, ce nouvel âge du capitalisme? L'adopter : c'est la droite. L'accompagner : c'est l'illusion sociale-démocrate. Faire bifurquer le système au profit de priorités sociales et écologiques : c'est notre devoir d'invention.” La mondialisation ne se réduit pas au néo-libéralisme ou au capitalisme pour les populations qui voient leur niveau de vie progresser. Malgré des poches de pauvreté effrayantes dûes à des causes très diverses, la mondialisation reste une bonne chose Son principe, élévation du niveau de vie et du mieux-être partout dans le monde, devrait recevoir l'approbation des révolutionnaires internationalistes. “Accompagner” le mouvement ou le “faire bifurquer” ? La réponse correcte est ailleurs. À la question : “La mondialisation va-t-elle pénaliser les plus pauvres ? “, le prix Nobel d’économie, Amartya Sen répond “Non” à la condition, pour leurs Etats, de “démocratiser leur société, accroître la participation des citoyens aux décisions qui concernent le pays. Les gouvernants des pays en voie de développement doivent aussi orienter leur politique vers l’économie de marché, aider leurs population à s’y intégrer. Mais pour cela, ils doivent utiliser les dépenses publiques sociales. (...) Tout l’enjeu aujourd’hui est de démocratiser le système économique, de le rendre plus égalitaire. Cela requiert une vision plus éclairée de la mondialisation qui n’est ni un mal absolu, ni un idéal sans risque.” (La Croix 29_06_00)

La construction d’un programme et sa diffusion par capillarité, comme le fit Nicolas Sarkozy, est lente et longue. Ceci explique que Ségolène Royal propose, aussitôt après les législatives, de préparer l’élection présidentielle de 2012. Elle se voit évidemment en candidate mais comme il faudra une élection interne au P.S, il serait peut-être bon que les deux candidats arrivés en tête se préparent l’un et l’autre à l’échéance présidentielle en veillant à être d’accord sur l’essentiel.
Ségolène Royal a raison de refuser le cumul des mandats et de se centrer sur la présidence de la région Poitou-Charentes et ceci pour trois raisons :
- Cet échelon, le dernier avant l’échelon présidentiel, est assez large pour travailler à gagner les catégories qui manquent à la gauche en tranches d’âges et en professions.
- Les 24 régions et territoires (22 sont à gauche) doivent coordonner leurs actions et les faire connaître. Le déficit médiatique est considérable mesuré à l’activisme de Sarkozy qui, pendant cinq ans, a fait parler de lui presque quotidiennement.
- Ce sera l’occasion pour Ségolène Royal et ceux qui la soutiennent de mûrir leur projet dans une démarche vraiment collective qui manque encore.
Ce n’est pas un reproche. La démocratie participative a beaucoup à voir avec la pédagogie Freinet. Celle-ci n’est possible qu’au terme d’un long travail sur soi et ceci de la part de tous ses acteurs.

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Roger Favry / 525 rue Garrel / 82000 Montauban <roger.favry@wanadoo.fr>
"Instruire ce n'est pas emplir un vase mais allumer un feu." (lieu commun antique)
"Je m'avance vers celui qui me

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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