L'Organisation de Coopération de Shanghaï RPC51-a

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L’ORGANISATION DE COOPERATION DE SHANGHAÏ

Nouvelle puissance ou tigre de papier ?

Seconde Partie : Quelques préoccupations communes.

RPC 51 (mai 2010)

Nous présentons, ci-dessous, des éléments de réflexion concernant des problèmes dont la résolution dépend de la coopération qui s’instaurera entre les grandes puissances asiatiques. Le temps n’est plus où les puissances occidentales pouvaient imposer leur volonté à une Asie qui ne disposait ni de l’organisation, ni des armements qui lui auraient permis de rester indépendante, les européens s’ouvrant des comptoirs à coups de canon, les britanniques entraînant les européens dans une guerre destinée à laisser l’opium entrer librement en Chine, ou, à la veille de la première guerre mondiale, plaçant le Tibet sous leur contrôle, sans parler de la colonisation de l’Inde, du Viet-Nam, du Laos, du Cambodge, de l’Indonésie… Nous avons choisi de ne parler que de trois problèmes, celui de l’énergie en nous limitant aux hydrocarbures et au charbon, celui de l’eau en n’envisageant que la répartition des ressources issues du Tibet, celui de la recherche d’un développement qui s’affranchirait au maximum du dollar. 

  1 – Le poids des politiques énergétiques. Comme indiqué au début de ce texte, nous n’entrerons pas dans le détail. Nous renvoyons le lecteur à d’autres textes. Par exemple, cet article cité ci-dessous en note[1]. Il y évoque, dans sa conclusion, le rôle de l’OCS. On se limitera dans ce qui suit à quelques faits illustrant l’importance, la complexité et les risques des enjeux énergétiques. Les enjeux, alimenter en gaz  l’UE, tout an participant au développement des partenaires asiatiques, le Chine d’abord mais aussi l’Inde,  y associer l’Iran.

Le contrôle plus ou moins total des Etats de l’OCS sur ses moyens de production et de transport des hydrocarbures  est une question  primordiale. Le développement des pays de l’OCS, Iran,  Chine,  l’Inde et Pakistan (tous membres de l’OCS), est très insuffisant. Leur développement exigera beaucoup d’énergie.  Or la Russie, le Kazakhstan et l’Iran sont  gros producteurs et  disposent de réserves considérables.  L’Union Européenne ne peut plus se passer du gaz  Russe. Les occidentaux voudraient que leurs sociétés  pétrolières  puissent investir dans la recherche et l’exploitation des hydrocarbures russes, iraniens, pour ensuite les transporter et les commercialiser comme n’importe quel produit en économie de marché. Mais les économies russe et chinoise sont loin d’être des économies de marché. 

 La Russie a privatisé ses sociétés pétrolières sous la direction d’oligarques  tout en conservant la maîtrise de sa politique énergétique qui s’impose à ses sociétés privées ou non. Elle a  longtemps empêché   les opérateurs étrangers de s’installer sur son territoire. Depuis quelques années, les compagnies nationales rachètent des sociétés privées. Néanmoins la recherche d’investisseurs pour développer les découverte récentes, en Sibérie, dans et autour de l’Ile de Sakhaline, l’ont conduit à assouplir sa position. Trois consortium ont été créés à cet effet, le premier mené par Exxon Mobil avec des sociétés japonaises, russes et indiennes (opération Sakhaline 1), le second, mené par Royal Dutch, à 65%, avec des sociétés japonaises, (opération Sakhaline 2). Le troisième est une « joint venture » de droit russe composée de British Pétroleum à 50%, avec deux sociétés russes. Le consortium apparait déjà comme le troisième groupe pétrolier russe. Le Kazakhstan  avait accepté des investisseurs étrangers, accordant, en particulier, d’importantes concessions à Chevron, la deuxième compagnie pétrolière américaine.

En ce qui concerne le transport des hydrocarbures, c’est un peu la guerre.  La Russie  développe un réseau de gazoducs vers l’Ouest. Les occidentaux recherchent des oléoducs non contrôlés par la Russie pour importer le brut du Kazakhstan, de l’Azerbaïdjan et du Turkménistan. Ils vont construire un oléoduc vers la Turquie. Les Chinois recherchent des voies d’approvisionnement terrestres pour importer des hydrocarbures du Kazakhstan et  de  Russie. Ils trouveront des arrangements pour construire, avec les russes et les kazakhs,  des pipes en direction de leur territoire et de l’Extrême-Orient russe.

 Compte-tenu de leurs besoins les plus urgents, les chinois ont signé avec l’Iran trois  contrats : Le premier, en mars 2004, pour 25 ans prévoit la fourniture de 110 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié, pour 20 milliards de dollars. Le second, en novembre 2004,   prévoit la fourniture de 5 millions de tonnes du même produit, dès 2013. Le troisième, en novembre 2004, accorde à la société nationale chinoise SINOPEC un droit d’exploitation du champ pétrolifère  de Yadavara.  Les transports s’effectueraient par mer. L’Iran resterait, de ce fait, le premier fournisseur de gaz pour la Chine.

La Russie, par sa société Gazprom (10% de capital étranger), conserve la propriété de tous ses gazoducs. Elle est entrée de façon significative dans les sociétés approvisionnant  les pays d’Europe de l’Est, pour 37% en Lituanie, 34% en Lettonie, 37% en Estonie … Elle a,  pour approvisionner l’UE, construit quatre gazoducs. Le premier passe par le Belarus,  la Pologne et l’Allemagne. Le second  passe par l’Ukraine, la Tchékie, l’Autriche pour aboutir en Italie. Le troisième passe par l’Ukraine, la Roumanie et la Bulgarie pour aboutir en Turquie. Le quatrième  passe en Azerbaïdjan pour aboutir  en Turquie en passant par la Mer Noire.

 Enfin, le huit septembre 2005, le Président Poutine et le Chancelier  Schroëder signent un accord pour construire un oléoduc à deux tubes, entre la Russie et  l’Allemagne, en passant  dans la Baltique (projet Nord Stream). Il a été question de le connecter à celui qui relie l’Angleterre à la Norvège.  Schröder, après son départ de la Chancellerie, a été désigné, avec l’accord d’Angela Merkel, pour diriger le consortium germano-russe qui le construit. Il devrait être opérationnel en 2012. Cette initiative germano-russe, dont l’Union Européenne s’est désintéressée, a vivement mécontenté la Pologne et les pays baltes qui restent à la merci du fournisseur russe et  sont privés de droits de passage importants. Les russes ont montré à cette occasion qu’ils pouvaient, grâce aux hydrocarbures, intervenir dans l’UE pour y gérer leurs projets sans provoquer de réactions significatives.

Les russes se sont préoccupés de l’exportation du brut   Kazakh en construisant un oléoduc qui, partant de Tengis, sur la Caspienne, et passant en territoire russe, aboutit au port russe de Novorossiyk sur la Mer Noire (1500 kilomètres). Le premier tanker a été chargé le 13 octobre 2001. Russes et Iraniens s’étaient opposés à la construction d’oléoducs traversant la Caspienne prétextant du flou juridique concernant sa nature, lac ou mer ?

Les occidentaux ont, à leur tour, voulu ouvrir une porte de sortie aux hydrocarbures Kazakh, Turkmène et AzerbaÏdjanais, et même Ouzbek, vers le port turc de Ceyhan sur la côte sud de la Turquie (projet BTC), sans passer par la  Russie.  Un second oléoduc provenant des mêmes  régions mais aussi, par une autre branche, plus tard, d’Irak et d’Iran, (projet Nabucco)  fit l’objet d’un accord signé le 13 juillet 2009 par la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie et l’Autriche. L’opération pourrait aboutir fin 2014. L’ancien ministre des affaires étrangères de Gerard Shroëder, Joscka Fisher, a été désigné comme « consultant senior » du projet. Les russes  lui opposent le projet South Stream qui associait Gazprom et la société italienne ENI auxquelles, très tardivement, Gaz de France avait envisagé de se joindre. Le projet intéressait aussi la Turquie.  Aboutissement  prévu en 2015, avec une décision définitive à prendre en 2010. Il ne parait pas certain que le projet aboutisse.

L’exploitation des réserves importantes découvertes récemment en Sibérie orientale a conduit la Russie à projeter un oléoduc transsibérien qui acheminerait une partie de la production vers l’ouest et l’autre partie vers un nouveau port pétrolier, Nakhodka, sur le Pacifique. Les japonais financent l’opération à 50%. Le premier tronçon a été inauguré le 28 décembre 2009. Le premier tanker à quitter Nakhodka était destiné à Hong Kong. Les ports chinois pourront être approvisionnés facilement. En octobre 2008, la Russie et la Chine ont signé un accord pour construire une dérivation de l’oléoduc  transsibérien vers la Chine (67 kilomètres) financée par un prêt chinois.

Les chinois, en dépit d’une certaine rivalité « géopolitique » avec la Russie, trouvent progressivement les moyens d’assurer une partie de leurs approvisionnements : Prolongation du gazoduc transsibérien, gazoduc en provenance du Kazakhstan, projet  formé par Gazprom d’un oléoduc  de la Russie à la Chine... D’ici là, la consommation chinoise de charbon a peu de chance de  diminuer. La production massive d’électricité nucléaire leur permettra peut-être, dans un avenir encore lointain, d’en limiter l’emploi.

Les américains avaient envisagé l’exportation des hydrocarbures du Turkmenistan, réputé disposer d’importantes réserves, en construisant avec leur société Unocal, un oléoduc qui aurait traversé le territoire afghan. L’opération,  peut-être l’une des causes cachée de la guerre afghane, est au point mort. La réalisation du projet nécessiterait que la guerre  se termine, de façon durable, dans de bonnes conditions. Doit-on considérer que les américains misent sur une réconciliation nationale sous l’égide d’Hamid Karzaï  pour rétablir le minimum d’ordre nécessaire à la réalisation du projet ?  Hamid Karzaï fut  ministre du premier gouvernement taliban. Le Mollah Omar voulait en faire le représentant de l’Afghanistan à l’ONU. Les américains ne l’ont pas choisi au hasard. Encore faudrait-il qu’il se maintienne.

En 2006, la Russie et l’Iran ont signé un accord énergétique (3) partageant le marché du gaz. La Russie fournirait l’UE, l’Iran, le Pakistan et l’Inde. Cet accord a servi de base à un projet de gazoduc de l’Iran à l’Inde. Le projet bénéficierait du soutien technique et financier de Gazprom. Le 2 avril 2010, le Pakistan a garantit la sécurité du tracé sur son territoire mais le projet stagne du fait des pressions exercées par les USA sur l’Inde : Pas de coopération Inde-Iran qui diminuerait l’efficacité de l’embargo US.



L’Iran de Mossadegh avait nationalisé ses puits et exproprié l’Anglo-Iranian Oil Company, le premier mai 1951. Ce fut le point de départ de la mise en place du régime des mollahs, du soutien  des occidentaux à l’Irak dans sa guerre de 10 ans contre l’Iran, puis de la politique hostile des mêmes occidentaux, au  prétexte d’une politique nucléaire qui menacerait le monde entier. Que l’Iran, sans aucun autre changement par ailleurs, ouvre ses portes aux grandes sociétés pétrolières et les tensions actuelles disparaitront probablement.  

Ces quelques évocations, bien que succinctes, et sans doute embrouillées,  montrent comment la  question du gaz et du pétrole structure les relations internationales, entre les pays de l’OCS et les occidentaux. Tout le monde a besoin des ressources russes et iraniennes, mais plus spécialement la Chine, l’Inde,  le Pakistan, et l’Europe.   Des risques de divergences d’intérêts entre la Chine et la Russie existent  en ce qui concerne l’attribution des ressources mais leur volonté partagée de s’affranchir de l’hégémonie américaine et de conserver la maîtrise de leurs ressources parait garantir la solidité, au moins pour quelques années, de la nouvelle organisation.’  On constate aussi que la dépendance énergétique de l’UE vis-à-vis de la Russie s’affirme chaque jour davantage, même si l’UE a d’autres fournisseurs. Enfin, ces quelques développements éclairent certains aspects des difficultés rencontrées par l’Iran. L’embargo américain limite le développement de son industrie pétrolière mais en fait un partenaire essentiel de la Chine et de la Russie, voire un jour le partenaire exclusif.

Quelques données statistiques d’origine américaine

 On a conservé les unités US.  On aura   besoin de comparaisons, donc de pourcentages : Ce  sont les mêmes, quelles que soient les unités. Ces informations  portent  sur le pétrole, le gaz et le charbon, encore très utilisé en Chine, aux Indes et aux US. On a laissé de coté l’hydrauliques, le nucléaire et l’éolien …qui ne sont pas négligeables, certes. Mais, dans l’immédiat  le pétrole, le gaz et le charbon resteront les principales sources d’énergie.   On soulignera  des situations remarquables dont l’interprétation  ne doit pas être trop simpliste. En effet, l’OCS ne vit pas en  autarcie. Si les chiffres indiquent que les pays de l’OCS consomment moins qu’ils ne produisent, cela ne signifie pas que ces pays n’échangent qu’entr‘eux. Ils vendent et achètent hors de l’OCS. L’Arabie Saoudite, le Soudan et le Venezuela exportent du pétrole vers la Chine tandis que la Russie vend du gaz à l’Europe. La Chine achète un partie de son  charbon en Australie...La Russie et la Chine ont aussi acquis des actifs hors territoire de l’OCS.  La Russie a gagné un appel d’offres pour l’exploitation d’un gisement irakien. La Chine a obtenu de l’Iran un permis d’exploitation du champ pétrolifère de Yadavara  et des facilités en Afrique, au Soudan notamment[2].

En ce qui concerne le pétrole, les deux grands pays producteurs sont la Russie, chez les membres fondateurs et l’Iran chez les membres observateurs. L’ensemble de l’OCS consomme l’équivalent de 73% de sa production,  19% de la production mondiale, pour une population qui représente, sans les membres observateurs, 23% de la population mondiale, et 44% avec les membres observateurs. Le défi,  19% de la production mondiale  pour 44% de la population mondiale.  Une petite moitié de la population mondiale, dont les deux pays les plus peuplés, consomme le quart du  total,  la seconde comprenant les pays occidentaux   consomme les trois quarts restants. Commentaire, la  faible consommation de l’Inde, à peu près égale à celle de la Russie pour une population  huit fois supérieure, et celle du Pakistan qui, avec 176 millions d’habitats contre 140 pour la Russie, consomme  sept fois moins de pétrole. La comparaison de la Chine et de l’Inde est  aussi très significative. Le rapport des populations est de 1,17 alors que le rapport des consommations de pétrole est de 2,6. L’Inde devrait   plus que doubler sa consommation  pour que, toutes choses égales par ailleurs, son niveau de  consommation rattrape celui de la Chine.  Les différences de consommation de charbon ne compensent pas la moindre consommation de pétrole.

 

 En ce qui concerne le gaz, la Russie est première productrice mondiale avec 21% de la production mondiale. L’Iran est la seconde productrice mondiale avec près de 4%. Si l’on considère les réserves, la Russie occupe encore la première place avec 27%, l’Iran la seconde avec 16%, soit 43% pour les deux. Le Qatar occupe la troisième place avec 14%. L’Arabie Saoudite occuperait la quatrième avec 4%, suivie de peu par les USA. Ces quelques chiffres expliquent le retour en force de la Russie dans le jeu politique international et la peur  des USA de voir le gaz iranien leur échapper, surtout si l’on se souvient qu’iraniens et russes ont, d’ores et déjà, passé un accord pour le partage de la clientèle eurasiatique. Si l’Inde dispose d’un peu de gaz, sa consommation est légèrement inférieure à sa production et deux fois inférieure à la consommation de la Chine, alors que ses réserves seraient au mieux deux fois inférieures à celles de la Chine et 44 fois inférieures à celles de la Russie. L’Inde et le Pakistan ont réellement besoin du gaz iranien, le plus proche de leurs territoires, le seul qui puisse arriver par voie terrestre.

                                 

Suite dans RPC 51-b....... 



[1]  « Du Caucase à l’Asie Centrale, grand jeu autour du pétrole et du gaz », Régis Genté, Monde Diplomatique, août 2007

(2 « Observatoire géopolitique sur la Chine , du Centre d’études Asie, note de Michel Meidan, du premier octobre 2006.

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