RPC3 - De l'histoire à l'économie

Publié le par liger

« REPERES POUR COMPRENDRE L’ECONOMIE »

RPC3 – février 2003


De l’histoire à l’économie


« Aujourd’hui le système capitaliste est à la croisée
des chemins, exactement comme pendant la
Grande Crise.
A présent, des millions de personnes attendent dans
Le monde de voir s’il est possible de réformer
La Mondialisation
Pour que ses bénéfices soient largement partagés. »

J.Stiglitz, » la Grande désillusion »,P. 319.


1 – Situation de l’observateur et contenu du champ d’observation.

L’envoi n°1, du 5 janvier 2003, annonçait l’ouverture du débat. L’envoi n°2 , reprenant la présentation précédente en tenant compte des premières réactions reçues, proposait un plan de discussion. L’envoi n°3 porte sur la première partie du plan annoncé. Le débat proposé a pour but de proposer des « repères pour comprendre l’économie ». Il n’est pas animé par un ou des économistes »professionnels » et n’est pas destiné non plus à des théoriciens, universitaires, chercheurs…C’est un débat entre personnes , souvent très impliquées professionnellement , élus, agents de développement économique , consultants, responsables d’associations et de PME, militants associatifs et politiques…..qui souhaitent pouvoir interpréter les faits dont ils sont témoins sans être contraints, faute d’une information suffisante, de se rallier aux thèses dominantes, à la « pensée unique «. Reste que la participation d’économistes « professionnels » est souhaitable. Ils veilleront à ce que le débat ne dérive pas trop !

Notre ambition est aussi d’apporter une information synthétique où l’accent sera mis sur des définitions, des références, voire des rappels de l’histoire récente, chacun pouvant ensuite effectuer, seul ou avec notre concours, un pas de plus. Nous renverrons aussi à des textes disponibles sur le web que nous ne reproduirons pas, en tout cas, intégralement.

S’agissant d’un débat entre « observateurs », diversement impliqués dans le champ économique, il est impossible, et nous reviendrons sur cette question, de faire abstraction de la situation des observateurs eux-mêmes, dont on sait qu’elle n’est pas neutre par rapport au contenu des observations. Chaque participant gagne à éclairer sa propre position avant d’apporter, observations, critiques et compléments. C’est pourquoi j’ai consacré une partie de cet envoi à la description de ma propre situation : Quelle était ma position personnelle, comme observateur, position en partie professionnelle évidemment, mais non exclusivement ? A partir de cette position, qu’ai-je retenu du panorama que m’offrait la vie économique, de la fin de la seconde guerre mondiale à maintenant ?


11- Mais, d’abord, qu’est-ce que l’Economie ?

Question apparemment simple mais nécessaire . Voir le dictionnaire Larousse, édit. 1997 : » L’Economie, c’est l’administration de la maison ». Du grec « oikonomia ». C’est simple mais suffisant pour que nous nous sentions tous concernés. Suite de la définition : « ensemble des activités d’une collectivité humaine relative à la production, la distribution et la consommation des richesses ». On devine que le concept de « marché » colle à la définition de l’Economie et que le concept de »collectivité humaine », de la famille au monde entier, couvre tout le champ des collectivités, commune, région, nation….et l’Economie, de l’Economie domestique à l’Economie mondialisée.

On peut ensuite se poser la question de savoir si l’Economie est une science à part entière ou non, surtout si l’on prête attention à la place des mathématiques dans l’outillage des économistes. Qu’ils veuillent bien ne pas se vexer trop de la question. Beaucoup d’économistes ont été, d’abord ou simultanément, des mathématiciens. Le propre d’une science exacte est de permettre la prévision, et de permettre la répétition des phénomènes, ceci autant de fois que l’on voudra bien refaire la même expérience. Or chacun sait que la caractéristique la plus notable de l’Economie est de couvrir un domaine où les prévisions sont souvent erronées. « Un économiste, écrit Bernard Maris ( Lettre ouverte aux gourous de l’économie…P.15, Albin Michel, 1998 ), est celui qui est toujours capable d’expliquer le lendemain pourquoi la veille il disait le contraire de ce qui s’est passé aujourd’hui. ». En fait l’Economie est plus proche des sciences dites humaines , psychologie et sociologie, par exemple. Maurice Allais, prix Nobel d’Economie 1988, « lors de la remise de son prix, dit qu’au fond l’économie, ce n’est que de la psychologie. Hicks, prix Nobel d’Economie en 1972, va même jusqu’à admettre que » la seule Economie possible, c’est l’Histoire et que la notion de loi économique n’a pas de sens » .

Mais ne pas confondre l’ « Economie » et l’« Econométrie », qui, par définition, porte sur la modélisation de faits relevant de l’Economie, et donc de l’administration de la maison ». La question est alors de savoir à quel moment passe-t-on de l’Economie à l’Econométrie. Sur le plan conceptuel, l’introduction, en Economie, de la théorie des jeux est sans doute l’une des réponses possibles. Mais ce n’est sans doute pas la seule.

A l’appui de ces quelques interrogations sur la nature plus ou moins scientifique de l’Economie, on rappellera que l’apparition d’un prix d’économie à la mémoire d’Alfred Nobel ne date que de 1968. Depuis cette date, cinquante deux Economistes ont été récompensés, dont trente-quatre américains ( avec un Franco-Américain, Debreu, en 1983 ) et sept anglais. La France n’apparaît qu’une fois, à part entière, dans la liste des titulaires de ce prix, l’Allemagne, une fois. La Russie n’apparaît que deux fois, représentée par deux russes immigrés aux Etats-Unis, les Indes, une fois. Pas d’autres représentants de l’Asie, aucun d’Afrique, aucun d’Amérique du Sud…Comme si le prix Nobel d’Economie avait été créé pour assurer la meilleure diffusion possible des conceptions américaines, ou que l’Economie soit parente pauvre de la recherche, ailleurs qu’aux Etats-Unis.

Dans la mesure où la théorie économique sert souvent de couverture à des politiques hégémoniques, reprises depuis la seconde guerre mondiale par des organismes internationaux inspirés par le Trésor Américain ( FMI ), on peut se demander si la répartition des prix Nobel, telle que nous venons de l’évoquer, n’est pas une manifestation de cette hégémonie. Mais ne pas aller trop loin, trop vite, dans cette voie : L’Economie fut, au « siècle des lumières », et durant tout le dix-neuvième, un affaire très européenne, française, anglaise, allemande, italienne, suisse.. .On pourrait croire, à lire la liste des Prix Nobel que cela a complètement changé. Est-ce vrai ? Et pourquoi ? Hicks l’avait bien dit, l’économie , c’est de l’histoire. Question intéressante à creuser plus tard, après avoir lu Zinn, historien américain actuel, dont la volumineuse histoire des Etats-Unis n’est pas encore traduite en français, alors qu’elle l’est déjà dans de nombreuses autres langues, dont l’Arabe.
A ce stade, je vois bien que les définitions initiales, pour simples qu’elles soient, conduisent déjà au cœur du débat lui-même. Nous y reviendrons. J’étais, pour ma part, par ma formation comme par mes activités professionnelles et autres, très éloigné des économistes, dont je ne suivais évidemment pas les travaux avec beaucoup d’attention, d’autant , comme on peut le lire dans le récapitulatif des auteurs nobelisés en Economie figurant sur internet, que « en dehors des universités, les Nobel de sciences économique bénéficient d’une notoriété très variable ! « Ce qui paraît une façon simple et non polémique de dire qu’on les lit peu en dehors d’un cercle restreint d’initiés dont je ne faisais pas partie.

1.2 – Mon observatoire…

je ne suis pas économiste de formation ( j’ai été formé à Saint-Cyr !), je n’étais pas économiste du tout, ce qui me permet d’implorer l’indulgence des professionnels . Dix-sept ans plus tard, ayant quitté la Défense Nationale, dont les programmes n’étaient pas plus étranger à l’économie, j’abordais l’Economie au sein du groupe Total où je m’occupais de l’organisation du réseau de distribution et où j’eus à traiter quelques problèmes relevant plutôt de ce certains appellent aujourd’hui « l’économie industrielle », à l’époque on parlait aussi de « recherche opérationnelle ». Le Directeur des études de la Société Total-Distribution dont je dépendais préparait alors activement la conférence d’ Alger qui marqua le début de la première grande crises pétrolière et fut le point de départ de bien des changements, un deuxième grand train de changement au plan mondial, six après le départ, en 1968, du train de l’autogestion . Avant la conférence d’Alger, les pétroliers cherchaient encore à vendre par tous les moyens un maximum de leurs produits : Le service commercial de Total Distribution poussait alors ce qu’on appelait la « vente au capot », le forcing auprès du consommateur. On arrivait à persuader une conductrice de changer d’huile moteur plusieurs fois par semaine ! et l’on distribuait aux acheteurs de carburants des romans pour les inciter à rester chez Total !

Je pris ensuite , au sein des Organismes Nationaux du Régime Général de la Sécurité Sociale, des responsabilités significatives qui m’ont amené à siéger dans leurs Conseils d’Administration comme responsable de certains secteurs importants, organisation, informatique, contrôle de gestion. J’ai ainsi pris part à la recherche de solutions à différents problèmes de nature économique, Centralisation des informations relatives aux revenus des professions de santé , mise au point d’un système de cotisations sociales pour les industries textiles alors en grand difficultés, réalisation d’un système informatisé de centralisation du produit du recouvrement des cotisations sociales (3 à 4 MdsF/jour ),… Je me rendais alors, chaque année, au Centre National d’Etudes Supérieures de Sécurité Sociale ( à Saint-Etienne ), pour présenter les perspectives en matière d’organisation et d’informatique de la branche « maladie » - les Caisses Primaires- puis de celles du « recouvrement » - les URSSAF-. L’un de mes sujets de prédilection était la question du « trou » de la Sécurité Sociale. Je m’attachais à la démystifier sachant que le trou n’existe que si les statisticiens ont fait des erreurs de prévisions, ce qui est fréquent, ou si les politiques ont oublié de faire leur métier, c’est à dire de créer les ressources correspondant aux risques à couvrir. Comment ne pas rappeler, à ce stade, que dans les années 70 à 80, les experts du CNPF ( devenu par la suite MEDEF ) estimaient que le système de retraite par répartition était plus efficace, à tous les points de vue, que le système de retraite par capitalisation. On reviendra sur cette question étroitement liée à la nature même du capitalisme financier et à l’intérêt pour lui de faire transiter l’argent des retraites par des fonds de pension plutôt que de le distribuer directement.

En 1985, je fus amené à me séparer de mon chef, le Directeur de l’Agence Centrale des Organismes de Sécurité Sociale, où je terminais la mise au point du système informatique qui allait équiper les URSSAF par la suite. Après avoir vécu la recherche d’emploi pendant vingt-trois mois, par ailleurs très favorables à la réflexion et à diverses activités associatives, je créai mon cabinet de consultants. Je plongeai dans de nouveaux domaines de l’économie, notamment la création et la gestion d’entreprises, domaine privilégié de l’économie de marché vue sous l’angle pratique du marketing, de l’offre qu’on apporte aux acheteurs que l’on cherche. Durant cette période, le cabinet eut l’occasion de travailler dans des pays d’Europe de l’Est, spécialement les pays Baltes ( à partir de 1991 ) et la Roumanie, un peu plus tard. Mon épouse et moi-même fumes parmi les tous premiers, venus de l’Ouest, à débarquer du ferry Estonia, en provenance de Suède, sur le quai du port de Tallin, quelques heures après le départ du dernier char russe. Dans les quelques jours qui suivirent, nous eûmes l’occasion de rencontrer les principaux responsables des villes de Tallin (Estonie), de Riga ( Lettonie ) et de Kaunas ( seconde ville de Lituanie ) et d’apporter un point de vue, d’ailleurs prudent, à l’occasion de plusieurs opérations concernant en particulier la vente de biens appartenant aux villes en question, Riga plus particulièrement dont nous avions accueilli le Maire, à Paris, quelques mois plus tôt.

Nous avons plus tard travaillé avec l’Université lituanienne de Kaunas. Nous avons fêté, sur place, son vingt-cinquième anniversaire et fus, à cette occasion, amené à participer à la remise les diplômes de fin d’année, en compagnie du Recteur !. Nous avons pu constater à quel point nos concepts de base en matière d’économie étaient alors vides. Puis nous y avons observé les premiers pas de la « privatisation », telle qu’elle était initialement prévue, c’est à dire au profit de tous (!!!). On avait alors prévu d’attribuer à chacun des coupons, dits de privatisation, représentant un droit sur une fraction des propriétés collectives. Le système, par la suite, a été « détourné ». Cela m’a donné l’occasion , en 1993, de préparer un numéro de la revue « DEVENIRS », ( n°18) de la Fondation Ailes, sur « le passage à l’économie de marché : les pays baltes », avec la participation d’universitaires lettons et lituaniens, et de Jean Daniel, pour ce qui concerne la Préface. Rien ne s’est passé comme prévu et l’on reviendra plus tard sur l’échec du passage à l’Economie de Marché de la Russie et de la plupart des pays de l’Est européen . Plus tard, nous avons travaillé en Roumanie, pays passionnant mais quelques fois décevant. Nous avons longuement tenté d’y installer, à partir de brevets et procédés français une activité de montage d’unités de potabilisation de l’eau. L’histoire de cet échec mériterait 100 pages de roman.

Pendant la quinzaine d’années d’activité intense du cabinet, nous avons été conduits à nous investir dans des opérations concernant les populations immigrés résidant en France. En 1993, un long travail concernant la question de la » Médiation » en cas de conflits urbains » nous amena à entrer profondément dans l’histoire d’un certain nombre de « grandes cités », les Mureaux, le Val Fourré, les quartiers périphériques d’Angoulême,….Une mission de longue durée auprès des populations turques de la Creuse tournait autour des conséquence de la relance de la « filière bois », opération intéressante mais pour laquelle la Creuse manquait cruellement de bûcherons, au point d’amener le gouvernement français à passer avec la Turquie, en 1965, un accord de main d’œuvre permettant d’importer les bûcherons nécessaires, comme on l’avait fait au Val Fourré et aux Mureaux pour fournir un nombre suffisant d’ouvriers aux usines Renault des Mureaux. .

D’un observatoire pas spécialement bien placé, et je n’étais pas spécialement bien placé, pas mieux que n’importe lequel des lecteurs du « Monde », on ne voit pas tout. .
Les spécialistes en profitent et, souvent, chacun se tait acceptant leurs propos sans trop discuter. Pour ce qui me concerne, je vais essayer de décrire succinctement quelques unes des images de ce dernier demi-siècle, telles qu’elles me sont apparues, illustrant ce qui m’a le plus frappé et permettant de comprendre le sens de la démarche que j’ai ensuite adoptée.

1.3 – Quelques points remarquables ….

En France, plus de cinquante années marquées par la mise en œuvre du programme du Conseil National de la Résistance, d’inspiration sociale sinon socialiste, dès 1944, puis de la « Reconstruction », grâce au plan Marshall, et donc de l’aide américaine. Ce fut ensuite, au plan mondial, « la Guerre Froide », marquée, dès l’origine, par le Blocus de Berlin et des prises de pouvoir par la force dans les Républiques d’Europe Orientale, guerre de Corée, d’Indochine, d’Algérie,… le tout sur fond idéologique marqué, colonisés contre colonialistes, bons contre mauvais, blancs contre rouges, finalement capitalistes contre communistes.

Lorsque j’étais élève-officier, dans les années cinquante, on nous formait pour mener des guerres « contre-révolutionnaires ». « La route de Paris passe par Pékin et Alger » nous répétait-on. Il n’y avait pas de questions à se poser. Les américains, à travers l’OTAN, représentaient la puissance protectrice, même si leur comportement face à nos guerres contre-révolutionnaires était loin de nous être toujours favorable . La politique indépendante
du Général De Gaulle n’y changerait rien. Il allait de soi que, dans ce contexte, on ne remettait pas en cause le capitalisme américain, qui n’était d’ailleurs pas tout à fait le notre. Mais on ne creusait pas la différence.

La période se terminait dans les années quatre vingt-dix par la chute du Rideau de Fer, salué par beaucoup , comme la victoire d’une idéologie sur une autre. Meunier, dans l’introduction de son cours d’économie disponible sur Internet, indique que » l’ère nouvelle( qui commençait avec la chute du mur de Berlin n’est en fait que le triomphe d’une idéologie vieille de plusieurs siècles se dénommant « libéralisme » et de ses produits économiques que sont « la loi du marché » et la rationalité ».

Le Capitalisme manifestait sa supériorité. Le Collectivisme implosait. Tout était clair. On ne se demandait pas si l’implosion de l’un témoignait réellement de la supériorité de l’autre. Il allait de soi que les pays communistes allaient passer à l’économie de marché. Ce serait la prospérité pour tous. Chacun sait maintenant que les choses en allèrent différemment . La transition à l’économie de marché, pour la Russie, fut un échec, le pouvoir politique restant par ailleurs entre les mains des apparatchiks, y compris lorsqu’il s’agit de Poutine. Les républiques satellites n’eurent guère plus de succès. La Chine quant à elle , choisit résolument une autre voie, celle du « gradualisme », que Gorbatchev sans doute aurait souhaité emprunter mais sans y parvenir. A noter que le « gradualisme » n’était pas la solution de transition souhaitée par les «libéraux » car l’encadrement politique du marché y reste essentiel. On constate aujourd’hui que ce choix de principe, qui est celui que la Chine a retenu, semble, en Chine, un choix performant. Le taux actuel de croissance y est de 8% par an depuis des années, sans que personne ne puisse imposer à ce pays quoi que ce soit, au plan politique spécialement.

La « reconstruction » dans le cadre du plan Marshall s’est accompagnée de la mise en place d’institutions internationales largement dominées par les Etats-Unis, l’ONU d’abord, mais aussi, après la conférence de BRETTON WOODS, le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale, l’OTAN,…Sur le plan économique, le dispositif a sans doute été largement inspiré par les idées de Keynes, partisan du soutien fort de l’Etat en cas de crise, quelle qu’en soit l’origine… mais son influence n’a cependant été que partielle. Le FMI et la banque Mondiale ont rapidement adopté des comportements très »libéraux » pour se montrer en finale incapables de prévoir et traiter les nombreuses crises survenues dans les années 90, spécialement en Asie, Japon, Corée du sud, Thaïlande, Indonésie,… et en Amérique du Sud, Chili, Argentine, Venezuela, Brésil … et d’autres, sans parler des conflits internes au Pérou ou en Bolivie, Bien entendu, on trouve ceux qui pensent que les crises signifient que l’on n’a pas su donner suffisamment « de temps au temps ». Elles ne condamneraient pas, dès lors, le libéralisme mais devraient nous encourager à attendre…( comme disait monsieur Barre, alors premier ministre, » le bout du tunnel ». Il y a ceux qui, de plus en plus nombreux, pensent que le » Libéralisme » n’est capable ni de prévoir, ni de prévenir, ni même de soigner les crises. C’est la thèse centrale de Stiglitz. La régulation du « libéralisme » devient dès lors nécessaire. On n’attend plus, on doit agir, sans revenir pour autant au collectivisme, mais sans renoncer pour autant à traiter un certain nombre de problèmes hors « Marché ».

1.4 - La Guerre Froide : Affrontement de deux façons de comprendre l’Economie ?

On a évoqué plus haut la façon simpliste de présenter la Guerre Froide, capitalisme contre marxisme. La réalité est plus complexe. Aux Etats-Unis, en matière d’économie, le libéralisme fait la loi. J’emploie ici le terme Libéralisme et non Capitalisme pour éviter toute ambiguïté. Le « capitalisme » peut être, en effet, un capitalisme privé ( les fonds appartiennent à l’entrepreneur ou sont empruntés par lui ), et l’on est alors ramené au cas d’emploi le plus usuel, c’est vrai, ou un capitalisme public, et l’on est alors ramené à la propriété « socialiste », propriété collective des moyens de production ( Marx ), telle qu’on l’entendait dans le monde soviétique, ou à la propriété collective telle qu’on la pratique en occident, industries nationales dont l’Etat détient une part importante du capital ( Air France), SNCF ou compagnie des chemins de fer britanniques avant leur privatisation par madame Tatcher. Aux Etats-Unis, le libéralisme fait la loi lorsque les intérêts des acteurs économiques américains ne sont pas en cause. Ce ‘est pas le cas de l’agriculture américaine qui ne respecte pas les règles du libéralisme. Ce n’est pas le cas non plus lorsque, sur un point particulier, l’industrie américaine se sent trop menacée. Voir, après 1990, la constitution d’un cartel de l’aluminium pour écarter l’aluminium russe moins coûteux. Pour ceux que cela peut intéresser, regarder de façon plus précise la réalité des lois anti-dumping qui permettent à l’Administration Américaine de déterminer elle-même les prix qui devraient être pratiqués pour ne pas être considérés comme des prix de dumping.

La Guerre Froide a finalement opposé, aux Etats Socialistes, des Etats qui avaient des conceptions différentes de ce que pouvait être le capitalisme, capitalisme pur et dur, capitalisme avec entorses en fonction des intérêts en cause, capitalisme avec une part de propriété collective des moyens de production, ( économie mixte ). La France était et reste encore dans le domaine de l’économie mixte, ne fut-ce que du fait de l’existence d’un secteur de l’Economie Sociale où l’on peut, par commodité, ranger aussi bien les organismes de Sécurité Sociale que ceux du secteur hospitalier ou ceux des secteurs associatif, coopératif et mutualiste. Mais il faut reconnaître que le gouvernement de Lionel Jospin a beaucoup fait pour réduire la part de l’Economie relevant directement de l’Etat. Si l’on se place du point de vue des Etats Socialistes , en 1990, il conviendrait aussi, pour être complet, de nuancer le tableau. La Pologne, par exemple, n’avait jamais collectivisé son agriculture, les Russes eux-mêmes ayant découvert depuis longtemps les ressources de l’Economie parallèle.

Ces différences de conceptions se retrouvent lorsque les responsables des pays de l’Est ont dû organiser la sortie du socialisme. En Russie spécialement et dans les républiques satellites, l’aspiration dominante a été celle d’une sortie rapide du régime soviétique. Tendance forte à la rupture avec le « Centre » au point que même les dirigeants communistes des pays baltes par exemple ont tenu, début 1991, à séparer les organisations communistes locales de l’organisation centrale du Parti, installée à Moscou.

En Russie, cette aspiration au passage rapide à l’Economie de Marché était alimentée par les rêves de nombreuses sociétés occidentales qui croyaient possible de réaliser rapidement d’importantes affaires. Cette aspiration n’était pas celle de Gorbatchev. On lira avec intérêt à ce sujet « ses Mémoires » (Edition du Rocher, 1997). P.764 : « Nous souhaitons aller jusqu’à une économie de marché mixte. Mais il ne s’agit pas de brûler les étapes comme ce fut le cas pour la collectivisation ». Mais il ne pensait pas pouvoir « suivre le modèle chinois, c’est à dire mener d’abord à bien les réformes économiques avant de passer aux réformes politiques. »….. » je connaissais trop bien l’esprit routinier de nos structures politiques pour me bercer d’illusions sur leur tolérance à l’égard des réformes économiques » ( P.619). A l’occasion de la réunion du G7, en juillet 1991, à Londres, Fr.Mitterand le renforçait dans la recherche d’une solution adaptée à la Russie, en évitant le »tout libéralisme » : « Je ne vous conseillerai pas de tout privatiser. L’essentiel c’est de trouver une synthèse entre l’entreprise privée, la compétition démocratique, la concurrence et le rôle de l’Etat.. Dans tous nos pays, l’Etat est un acteur, à des degrés divers. .Il faut respecter les traditions de l’Union Soviétique. Dans votre pays la propriété collective domine et vous devez trouver une solution médiane…. »(P.770). Mais Gorbatchev fut contraint par Eltsine de démissionner, à Noël 1991. La Russie plongea dans le » tout libéral « , sans délai. La transition correcte au « Marché » en fut compromise pour longtemps si l’on se place du point de vue du russe « d’en bas ».

1.5 - En France une période d’expansion, « les Trente Glorieuses » puis la crise.

De la « Reconstruction « à la première crise pétrolière, 1973/1974, la France connut une période de croissance économique dont les plus jeunes générations ne peuvent se souvenir avec précision. Un premier ministre considérait, au début des années 70, que si la barre des 500.000 chômeurs était passée, la France connaîtrait des troubles sociaux très importants. Un tel chômage, selon lui, ne serait pas supportable. Dans la même période, je me souviens, intervenant dans des stages de formation pour officiers en recyclage , que la quasi totalité des stagiaires trouvaient des postes bien avant la fin des stages ! Les chefs d’entreprise, en personne, se déplaçaient, pour venir solliciter sur place les stagiaires. Inimaginable, aujourd’hui.

Vint la crise pétrolière déclenchée par les pays producteurs en 1973/74,qui souhaitaient mieux réguler les prix pour mieux profiter de leurs revenus. » Exprimés en dollars constants 1973, les prix du pétrole ont quasiment quadruplé au lendemain de la guerre d’octobre 1973- 2,67 dollars le baril en 1972, 9,82 en 1974 – Ils ont grimpé, à 17,13 en 1982. » ( Le monde diplomatique de mars 2000 ), avec une évolution assez erratique, avec deux chocs et deux contre chocs entre 1973 et 1998.

En fait, dès la fin des années 70, les répercussions du prix de l’énergie ont entraîné, pour une large part, des difficultés économiques répétées dont la croissance continue du chômage a été le signe le plus marquant. Mais ces difficultés n’ont pas entraîné de réduction de la richesse globale. Elles en ont modifié la répartition. D’un point de vue strictement européen et français, l’augmentation du prix du pétrole s’est conjuguée avec l’ouverture des frontières et les contraintes du traité de Maestrich, dictée par des considérations très libérales, pour maintenir une situation grave, caractérisée par un chômage lourd et persistant, l’apparition d’une économie parallèle et l’ accroissement des inégalités.

Le traité de Maestrich, dans cette perspective , est d’inspiration plus que libérale et interdit les interventions de soutien des Etats Membres à leur économie. Il ne correspond d’ailleurs pas à une réalité où depuis des années l’intervention des fonds structurels européens, keynésienne par nature, traduit l’intervention de L’Union Européenne pour compenser les disparités de situation entre régions ou groupes sociaux. La question est de savoir à partir de quand les pouvoirs effectifs de l’Union Européenne permettront à celle-ci d’engager des opérations Keynésiennes pour soutenir ouvertement les économies en crise. Mais nous ne croyons pas non plus que ces interventions soient, à elles-seules, la solution de tous les problèmes.

Voilà, de façon non exhaustive, quelques observations qui ne couvrent pas, et de loin, la totalité du champ économique. Mais elles devraient permettre par les réactions des uns et des autres d’amorcer le débat. D’autant qu’elles résultent d’observations opérées à partir d’observatoires très particuliers. Le prochain envoi sera consacré à la question du » marché ». De quoi s’agit-il ? Peut-on compter sur lui pour assurer les régulations indispensables ? Quelles sont les limites du concept et les concepts alternatifs ou complémentaires ?


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